Lcassetta présente : Le Top 50 des albums de 2012

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2012 a été une année pleine de surprises musicales où plusieurs perles ont su s’imposer. En effet, on a eu droit à des albums très, très attendus qui se sont révélés, comme on s’y attendait, excellents. Qu’il s’agisse de nouveaux artistes (TNGHT, Frank Ocean, Holy Other…) ou de vétérans (Four Tet, El-P, Burial…), l’année a été variée. Lcassetta vous présente son top 50 des albums de 2012.

Pour l’anecdote, j’ai commencé à écrire cet article vers la fin de l’été… Et ça ne m’a servi à rien car en voyant toutes ces nouvelles sorties qui ont suivi, j’ai du tout réécrire. Je m’explique : Je suis parti très pessimiste et je me plaignais par rapport au fait que l’année a été assez fade, en anticipant la fin de l’année vu un début assez faible. Finalement, j’ai réalisé que 2012 aura été une année musicale spectaculaire, meilleure que 2011 et élaborer ce top a été difficile tellement les sorties auront été de qualité. A chaque fois que je rajoutais un album à la liste, j’en enlevais un à contre-coeur.

2011 a été une très bonne année au niveau musical. On a pu voir le future garage/post-dubstep se développer un peu partout, des perles de la techno et du drone, de gros, très gros albums de rock et de pop, et des nouvelles icônes du hip-hop. Entre le hip-hop plus classique à la Kendrick Lamar ou le hip-hop expérimental fascinant des Death Grips ou des Shabazz Palaces, on était largement comblés. Cette année, encore de nouvelles figures qui s’imposent et qui se confirment, dans beaucoup de domaines et de genres différents.

L’année a été marquée par de gros artistes qui refont surface : Grizzly Bear, Godspeed You! Black Emperor, Swans… et certains artistes qui se sont définitivement imposés comme des maîtres de leur genre, comme Holy Other, Lone ou Jam City. Il y a quand même eu beaucoup de surprises inattendues de la part de plusieurs groupes desquels on n’attendait rien de particulier.

J’en profite pour marquer l’importance de Frank Ocean, qui a fait un buzz spectaculaire avec les annonces sur sa sexualité et la sortie de son fantastique premier album, Channel ORANGE. Il a été l’un des artistes qui ont le plus marqué cette année. Burial a sorti un EP qui, une fois de plus, confirme qu’il est le maître incontesté de la musique électronique moderne. Les Death Grips ont atteint un statut culte avec leur premier album, The Money Store. Le vétéran du rap Killer Mike a sorti un album qui s’inscrit déjà dans la longue lignée des classiques intemporels du hip-hop. Kendrick Lamar aura défrayé la chronique avec son dernier album. Les sorties les plus underground comme Voices From The Lake ont su conquérir les esprits des amateurs de musique électronique. En matière de musique électronique, d’ailleurs, on a pu voir une forte montée de l’importance du LP sur l’EP/le single, cette année et surtout en techno.

Avant de commencer, je tiens à rappeler qu’il ne s’agit en aucun cas d’une liste subjective. Elle ne représente pas non plus les choix de toute l’équipe mais seulement les miens. Je ne classe pas ces albums par préférence personnelle, je les classe de la manière la plus objective possible en favorisant l’originalité, l’influence, la qualité, et beaucoup d’autres facteurs. Bien entendu, je n’ai pas pu tout écouter cette année, il y a eu des milliers de sorties underground que j’ai dû rater, sûrement de par le manque de couverture des médias. J’espère que cette liste saura vous aider à visualiser les meilleures sorties de l’année et que vous prendrez le temps de les écouter. Nous attendons bien entendu votre avis sur la liste dans les commentaires : Quels ont été vos albums préférés cette année ? Quels albums manquent à cette liste ? Etc.

C’est parti !

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#50 – Silent Servant – Negative Fascination

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Morceaux de choix : A Path Eternal, Utopian Disaster (End), Temptation & Desire

Juan Mendez fait d’abord partie du groupe de shoegaze Tropic Of Cancer et fait partie du collectif Sandwell District avant de sortir de la techno sous Silent Servant. L’influence de ces groupes se ressent beaucoup sur Negative Fascination : On a droit à une fusion entre dub techno, drone, noise et même du post-punk et le résultat ressemble beaucoup à celui de Raime ou Vatican Shadow. Certains cuts rappelleront presque les travaux de Demdike Stare ou d’Andy Stott sur Modern Love. Il n’y a pas de surprise quand on voit le label : C’est bien Prurient, l’artiste drone, qui en est le chef. Negative Fascination est un album terriblement sombre, tourmentant et poignant, avec quelques touches d’optimisme feint par moment et qui diffuse plusieurs émotions en seulement 36 minutes pour 7 morceaux. On a droit à une introduction palpitante, à des moments introspectifs et tiraillés par des échos et des samples comme sur A Path Eternal, des essais plus maximalistes, entre rave et punk sur The Strange Attractor, et beaucoup de destruction. Ce n’est pas un album qui ne s’écoute qu’au casque, les cuts les plus techno sont très dansants et il s’agit d’une techno pure de tout déguisement, intense, structurée et ultimement obscure. Ce qu’il y a de plus incroyable, c’est tout ce que Silent Servant réussit à accomplir en aussi peu de temps.

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#49 – Cloud Nothings – Attack On Memory

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Morceaux de choix : Wasted Days, Stay Useless, No Future/No Past

Attack On Memory semble être contraire à son titre : plutôt que d’effacer nos mémoires du rock d’antan, Dylan Baldi les fait revenir. Accompagné de Steve Albini, le légendaire producteur, il délivre en 33 minutes l’un des albums de rock les plus captivants de l’année. C’est le genre d’album qui vous fera ressortir vos posters de Nirvana. Alors que leur album éponyme en 2011 était plus tourné power pop, celui-ci est un tour à 180° qui vire vers le post-hardcore et le garage punk avec des lyrics vaguement émo. Wasted Days est un épique de 9 minutes aux riffs destructeurs, Stay Useless frappe par son refrain addictif, No Future/No Past a des airs grunge très appréciables. Cloud Nothings réussissent à changer leurs sonorités sans pour autant sombrer dans la copie et le résultat ravira tous les fans de rock, quelque soit leur style de prédilection.

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#48 – Sleigh Bells – Reign Of Terror 

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Morceaux de choix : Born To LoseComeback Kid, Demons

Après Treats en 2010, le groupe revient avec un second album aux rythmes gigantesques et anthémiques. Reign Of Terror est maximaliste, exagéré, surpuissant… Tout a l’air d’avoir été fait pour diffuser le maximum d’énergie possible. Alors qu’avant ils mélangeaient des beats hip-hop à leurs sonorités rock, il y en a maintenant moins – mais il y a plus de métal chevelu à la AC/DC et toujours tout ce qui peut faire bouger les gens en général. L’expérience est intense : L’album s’ouvre sur True Shred Guitar : 2 minutes 20 dont la moitié est le groupe qui s’adresse au public durant un festival, l’autre moitié du rock bien brutal. Comeback Kid a un gros beat électro derrière des drums au BPM dément pour l’un des meilleurs moments de l’album. Demons a eu droit par la suite à un remix trap de Diplo, mais on se rend compte que l’original est encore plus heavy avec sa guitare, le hook addictif et les na na na. Born To Lose parle des envies de suicide d’un ami de la chanteuse et on se rend compte que tout l’album aborde ces thèmes, suicide, mort, triomphe, sang… Quoiqu’au fond, ça importe peu vu la qualité directe de la musique. Reign Of Terror est aussi colossal que son titre laisse à penser et vous trouverez peu d’albums aussi excitants cette année. Finalement c’est les Sleigh Bells qui détiennent le secret du Party Rock.

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#47 – Joy Orbison & Boddika – Mercy/Froth – Dun Dun/Prone – Faint/Nil/Moist (avec Pearson Sound)

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Morceaux de choix : Froth, Mercy, Faint

Je n’ai pas besoin de vous le présenter, la réputation de Joy Orbison est déjà colossale. Sacrée année quand même, et aucun album : Il aura sorti Ellipsis, meilleur track house de l’année et Swims avec Boddika, qui n’était qu’un avant-goût de ce qu’il allait faire avec lui. Tout simplement, ces sept tracks sont des monstres du dancefloor, des tracks dub techno/house à la maîtrise fantastique et vous en trouverez sûrement peu, des tracks aussi puissants cette année, dans le genre. Il y a Mercy et Froth avec leur basse titanesque, Dun Dun et Prone qui sont plus house et les 3 derniers avec Pearson Sound qui résultent d’une collaboration de maîtres où le travail de chacun s’entend clairement, avec ses samples aliénants. On pourrait simplement dire que c’est sept tracks qui sont tous excellents, mais c’est plus que ça : Plus que la simple idée de voir trois des meilleurs producteurs de notre époque se réunir, plus que la symbiose de leur talent sans limites, c’est surtout l’occasion de les voir ne jamais faire de faux pas sans avoir encore sorti un seul album.

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#46 – Mac DeMarco – 2

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Morceaux de choix : Ode To ViceroyFreaking Out The Neighborhood, Cookin’ Up Something Good

Comme beaucoup, je suis parti sur cet album en me disant oui c’est ça, encore un mec avec sa guitare qui se fait faire sa promo par Pitchfork. Comme beaucoup, j’ai dit de la merde. Mac DeMarco est, en effet, un mec avec sa guitare qui raconte des trucs. Il raconte des trucs banals. Un garçon qui joue le bad boy, son amour pour la cigarette, son genre de filles, la joie de l’oisiveté, etc. Mais il raconte tellement bien… et tellement simplement que c’en est touchant. Quand il raconte que sa mère est dans la cuisine en train de lui cuisiner à manger, on peut sentir l’odeur enivrante de son repas, quand il dit qu’il fumera jusqu’à la mort, on le sent s’extasier, quand il dit que tout va bien et qu’il est sans emploi, on le sent se prélasser et vivre heureux. Mac DeMarco est un garçon peu intéressant mais il est honnête, attachant, sympathique et le suivre sur 2 est un bonheur. Attention :  L’oisiveté est contagieuse et l’album facile à réécouter. Vous êtes prévenus.

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#45 – Passion Pit – Gossamer

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Morceaux de choix : I’ll Be Alright, Take A WalkConstant Conversations

Michael Angelakos, frontman du groupe, est atteint de maladies mentales diverses et a eu énormément de problèmes de santé en plus d’un alcoolisme fort. Gossamer est un moyen euphorique d’extérioriser sa peine et ses difficultés à travers un songwriting douloureux et poignant. Quand on fait l’effort de plonger dans son univers, on découvre un Michael Angelakos qui se rassure sur I’ll Be Alright (qui reste haut la main l’une des toutes meilleures chansons de l’année) et qui demande Can you remember ever having any fun? Cause when it’s all said and done, I always believed we were… But now I’m not so sure. Sa lutte se ressent et l’effort qu’il fait pour la transcrire est louable. Mais plus que tout ça, ce qui touche réellement, c’est de voir à quel point la production est réussie : tout est ironiquement joyeux, grand et maximaliste, rappelant par moments M83. Il y a Constant Conversations, plus sensuel, Take A Walk avec son refrain géant et surtout, surtout, il y a I’ll Be Alright. La chanson est plus complexe que le reste de l’album et touche à beaucoup d’éléments de la musique électronique contemporaine : Bien qu’au fond, c’est de la pop, il y a des éléments de purple sound, de dubstep, de glitch-hop et on sent presque le travail de Rustie ou TNGHT sur le bridge vers la fin, où distorsions, samples et minimalisme claquent avec leur grosse basse pour donner une puissance incroyable au chanteur, qui exorcise ses démons. Gossamer a ses moments plus communs, mais ces moments de gloire sont parmi les plus grands que vous rencontrerez cette année.
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#44 – How To Dress Well - Total Loss

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Morceaux de choix : When I Was In TroubleCold Nites& It Was U

L’année 2010 avait été marquée par la sortie de Love Remains qui proposait un essai unique sur la bedroom pop, en créant un R&B hybride entre pop, ambient, lo-fi influencé par des stars telles que Michael Jackson ou Prince. Le résultat était difficilement accessible, Tom Krell chantant dans des registres intenses, les sonorités étant singulières et les paroles incompréhensibles, mais l’originalité et la beauté esthétique de l’œuvre étaient sublimes. On sentait déjà son influence auprès d’artistes tels qu’Active Child ou Autre Ne Veut voire même dans d’autres cercles plus R&B ou chillwave. En 2012, How To Dress Well a parcouru beaucoup de chemin depuis cet album. Le titre est à prendre littéralement ; le chanteur a perdu son oncle dont il était proche et son meilleur ami presque en même temps et le choc a été horrible. Il a alors contemplé la perte totale et a appris à vivre en relation elle, à extérioriser sa dépression sur cet album. Toujours aussi émouvant et profond, l’artiste prend quand même différents chemins que ceux employés avant. La structure est plus pop qu’avant, ses phrases plus intelligibles et il y a moins de sampling. C’est ainsi que l’album s’ouvre sur When I Was In Trouble, une lettre à sa mère qui semble presque chantée sur un morceau de William Basinski où le piano fond et se décompose petit à petit sur un ambient progressif de toute beauté. Set It Right rappelle plus Clams Casino, avec un Krell au bord des larmes qui cite une quinzaine de personnes, de sa famille ou des proches, en disant I miss you à chacun. Say My Name Or Say Whatever s’ouvre sur des oiseaux et un sample qui dit The only bad thing about flying is having to come down to the fucking world, révélateur de l’état d’esprit du chanteur. Il y a beaucoup de moments étonnants aussi, comme Struggle qui distord une sorte de beat trap/footwork futuriste sur des layers d’ambient et le résultat rappelle agréablement le travail de Kuedo. & It Was U est l’un des meilleurs moments, où il chante intelligiblement un refrain catchy sur un beat house minimaliste très dansant. Au final, Total Loss est très varié et offre un panel d’émotions que How To Dress Well interprète et diffuse avec une intensité poignante, humaine et réelle. S’il s’agit d’une thérapie ou pas n’est pas clair : quoi qu’il fasse, ce halo de mystère brumeux entourera toujours sa musique et c’est sans doute mieux.

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#43 – Blawan – His He She & She EP

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Morceaux de choix : Why They Hide Their Bodies Under My Garage?, His Money

L’année dernière, Blawan a annihilé les dancefloors avec sa perle Getting Me Down. Cette année, il le refait mais avec un tout petit truc en plus : il est devenu psychopathe. Non sérieusement, si ce qui se passe sur cet EP ne prouve pas sa folie, rien ne pourra. On a pris l’habitude de la surpuissance avec lui, accentuée par sa basse dub techno, ses percussions folles et ses samples sensuels mais addictifs. Ici c’est un tout autre niveau : C’est littéralement rongé par le vice. Des cris stridents partout, des samples pitchés à l’extrême et glaçants (je veux dire, le premier track répète avec une voix monstrueuse Whyyyy they hide their bodies under my garage ? Under my ga-under my garage ? et si ce n’est pas suffisant pour vous, il reste assez de passages similaires pour vous donner envie de refaire le clip de Thriller sur le dancefloor), des synthés et une basse profonde et sombre… Avec ces 4 tracks, Blawan s’impose comme l’une des figures les plus talentueuses mais aussi l’une des plus inventives de la musique électronique en 2012.

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#42 – Daphni – Jiaolong

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Morceaux de choix : Ye Ye, Yes I Know, Ahora

Petit mémo : Daphni, c’est l’alias house sous lequel opère le génial Caribou qui, rappelons le, a sorti le meilleur album de 2010. S’il a longtemps refoulé ce désir de travailler dans ce domaine, Dan Snaith a pu s’appliquer à sortir des perles du dancefloor cette année en compilant d’anciens tracks de 2011 et en y rajoutant de nouveaux. Toujours aussi précis et méticuleux, il maîtrise la formule du dancefloor et continue de tâter tous les genres en y appliquant sa touche de génie. Tout simplement, Jiaolong c’est 9 tracks à la qualité fulgurante. Il y a Yes I Know qui prouve encore qu’il maîtrise chaque style en créant un appel à la danse avec un sample soul répété à l’extase et sa basse surpuissante, le sombre Ye Ye qui étale un sample aliénant guidé par une structure pointilleuse, Ahora qui joue sur le côté progressif pour de gros build-ups bien récompensés, etc. Jiaolong prouve que Caribou sait vraiment tout faire et s’impose comme une suite logique des sonorités de Swim avec toujours autant de génie dans le crafting de ses tracks.

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#41 – The Gaslamp Killer – Breakthrough

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Morceaux de choix : Flange Face, NissimSeven Years Of Bad Luck

Qui aurait cru un jour que, la même année où Flying Lotus sortait non pas un mais deux albums (un sous Captain Murphy), le MVP de Brainfeeder ne serait pas justement FlyLo mais The Gaslamp Killer ? Celui qu’on a souvent vu aux côtés de Gonjasufi a sorti son premier album cette année, avec une collection d’instrus folle et hautement replay-able. Breakthrough fait honneur à son titre et est une véritable percée dans la carrière du producteur. Tellement de variété et de qualité sur 17 tracks que c’en est affolant : On a le choix de se perdre en Turquie avec Nissim, qui transforme un luth en beat hip-hop, de jouer avec Venetian Snares avec l’immense Flange Face qui fait claquer des violons sur un beat apocalyptique et colossal, de prendre des leçons de yoga avec Gonjasufi sur deux tracks ou de se faire laver le cerveau par Seven Years Of Bad Luck. L’intro n’a ni queue ni tête et s’ouvre sur des samples de pleurs sur du 8-bit avant de looper un the doctor said tout en se finissant sur des chants angéliques. C’est un peu ça l’attrait de l’album : Commencer en hésitant sans même savoir où on risque de finir à la fin, mais ce qui est sûr c’est qu’on en aura des choses à raconter à nos petits-enfants en s’aventurant sous la moustache de William Bensussen.

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#40 – 1991 – 1991 EP

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Morceaux de choix : Open To The Dark, Fabric Of Space, Distortion Of Time

J’ai récemment beaucoup, hum, ragé sur l’expansion de ce genre ridicule qu’on nomme le vaporwave. Je veux dire, l’idée est louable et exploitable, celle que les jingles et autres samples peuvent, dans un autre contexte, fournir une expérience auditive intéressante mais tant de travaux ont été si mal menés ou si peu intéressants. 1991 quant à lui prend le genre sous un autre angle et vous offrira l’une des écoutes les plus originales de toute la liste. Son vaporwave à lui est plus à lier à l’ambient, le lo-fi et presque la techno et le résultat est, en plus d’être purement fascinant, exécuté avec brio. Open To The Dark s’ouvre sur un sample d’un casting français pour ensuite looper un Robert Smith sur des synthés nostalgiques et new wave et de l’ambient brumeux pour l’un des tracks les plus captivants de cette année et c’est là qu’on comprend réellement le potentiel du genre et cette expérience du contexte de la musique… Distortion Of Time jouera sur un beat techno réminiscent du début du millénaire, inondé d’ambient et de synthés. Fabric Of Space sera plus jingle-heavy. De manière générale, les 32 minutes de l’EP ne vous feront rien regretter… Et même si au final vous êtes déçus, je peux vous assurer que vous aurez au moins découvert de nouvelles sonorités.

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#39 – Joey Bada$$ – 1999

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Morceaux de choix : Survival Tactics, Waves, Hardknock

Illmatic est sorti le 19 avril 1994. Joey Bada$$ est né le 20 janvier 1995. Il avait quatre ans en 1999 et sa mixtape est une ode à cette époque et à beaucoup d’albums dans la lignée d’Illmatic. Qui a dit qu’il fallait avoir vécu à cette période pour s’y connaître en rap ? Il y a un feel old-school fantastique en 1999 que Joey diffuse avec son flow et les thèmes abordés. La production boom-bap est vraiment réussie : Il reprend d’anciens beats de DOOM quand il était encore MF DOOM, certains de J Dilla ou de Lord Finesse, en prend à Knxwledge ou Statik Selektah et beaucoup de productions sont assurées par le prodo de son crew du Pro-Era : Chuck Strangers, qui fournit un travail clean et efficace. Quand on y pense, pris à part, ces beats ne sonnent pas si old-school que ça : C’est bien lui qui infuse cet esprit et ces sonorités là à sa musique. Hardknock montre un Joey émotif qui se pose des questions sur sa vie future sur des samples souls et du boom-bap qui frappe fort. Waves met tout son talent en avant avec brio. Survival Tactics reste le track le plus poignant, rappelant le côté brut et gritty des débuts du Wu-Tang avec son ex-partner in crime, Capital STEEZ qui nous a quitté recemment. Damn, il y a même un posse cut bien old-school. Dans l’absolu, 1999 est l’un des albums les plus appréciables de cette liste mais ce n’est que quand on s’y approche de trop près pour prêter de l’attention à plusieurs faux pas lyriques de l’artiste qui, au final, n’est pas si intéressant qu’on croirait, qu’on se dit que ce qui empêche cet album de finir au moins dans le top 20 est ce gros vide lyrique à plusieurs moments. Mais Joey Bada$$ n’a que 17 ans et ça, on peut encore lui excuser. 1999 ne serait donc qu’une mise en bouche car s’il réussit à perfectionner son écriture, il finira parmi les plus grands.

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#38 – Death Grips - No Love Deep Web

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Morceaux de choix : Lil BoyCome Up And Get MeWhammy

Cette année, les Death Grips auront énormément fait parler d’eux. Après la sortie de The Money Store, le groupe a annulé tous ses concerts. Il avait annoncé son second album : No Love. Ce n’est qu’à la sortie de ce dernier qu’il a été révélé que leurs concerts ont été annulés pour produire l’album. Ensuite, ils ont fait un jeu sur le board 4chan qui mélangeait virtuel et réel, demandant aux impliqués de se déplacer pour récupérer des codes, par exemple. A la clé, le groupe a offert des instrumentals, des versions unmastered, etc. J’aimerais déjà revenir sur ce point, le fait qu’un groupe brise autant la barrière entre virtuel et réel, qui a largement contribué au statut déjà cultissime du groupe. Ensuite, ils ont ré-annoncé la sortie de No Love Deep Web plutôt que No Love. La cover s’est révélée être… un pénis, qu’ils considèrent comme étant de l’art. Mais leur but est noble. Selon eux, le pénis pouvant choquer et avoir des connotations homosexuelles, ils le mettent constamment durant l’écoute de l’album pour que l’auditeur puisse vaincre sa peur et briser ce rapport malsain avec son propre corps tout en neutralisant les considérations sexuelles ou homophobes. S’ensuivit une pseudo-guerre entre le groupe et son label, ce dernier ayant repoussé la sortie de l’album à 2013. Le groupe a, en bons punks, décidé de leaker leur propre album en l’offrant à tous sans même qu’Epic ne l’écoute. Puis, quelques mails dévoilés plus tard, le groupe a été éjecté du label. Tout ce tintouin a rivé tous les yeux vers NLDW qui ne déçoit pas. Déjà, ce qu’on remarque, c’est qu’il y a beaucoup plus de rap qu’avant — du vrai rap, pas que des cris. Il y a aussi beaucoup de cris et c’est leur sortie la plus sombre des trois. Tout tourne autour de la violence, du suicide, de l’aliénation et encore une fois de sujets incompréhensibles et toujours aussi fascinants. Ride est plus viscéral que jamais, cette fois-ci pour des raisons moins obscures. Il scande des lines telles que Ruthless and free, it’s all suicide to me, ou encore Come up and get me, my life is a fuck, ain’t one thing I don’t hate, tell me my time’s almost up, I will say I can’t wait. Put your gun to my head, I’ll blow smoke in your face… Think you got what it takes ? COME UP AND GET ME. C’est surtout au niveau de la production que ça se ressent : Moins unique et innovante que celle de The Money Store, elle reste originale et crée une ambiance agressive, propice à la paranoïa et aux ténèbres. Les basses sont profondes, les drums quasi-ritualistes, il y a des moments où ça sonne comme Aphex Twin dans ses jours les plus fous, flirtant avec de l’expérimental, un peu de trap voire même du footwork sur Whammy, etc. No Love Deep Web a créé un buzz spectaculaire et très controversé, en bien ou en mal et pour la troisième fois en seulement deux ans, le groupe a encore divisé tout le monde, a surpris, a réussi et n’a jamais proposé la même chose. Allez plus loin qu’un simple pénis sur la cover et immergez vous dans l’univers du groupe.

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#37 – Dirty Projectors – Swing Lo Magellan

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Morceaux de choix : Gun Has No Trigger, Offspring Are Blank, About To Die

Le groupe a toujours été reconnu pour la complexité de leur songwriting et de leur production. Pourtant, Swing Lo Magellan sonne étonnamment simple… et direct. Des chansons comme About To Die ont un refrain aux expérimentations délirantes et touchants, les choeurs d’Offspring Are Blank se transforment en pure explosion et montrent des Dirty Projector hymniques et puissants, entre tUnE-yArDs et Neutral Milk Hotel. Gun Has No Trigger et ses ooh ooh semble se construire devant nos yeux, grandissant peu à peu et créant un build-up excitant avant les cris intenses de Dave Longstreth et les voix qui virevoltent. Alors que le groupe s’est imposé par la difficulté et la précision, il prouve qu’il peut aussi réussir en dénudant sa musique de tout ce qui est superficiel et servent avec Swing Lo Magellan l’un de leurs meilleurs albums.

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#36 – Roc Marciano – Reloaded

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Morceaux de choix : Deeper, Tek To A Mack, Emeralds

J’aimerais lever un point important du rap de New York en 2012. L’année aura connu un grand retour aux sources de la part des plus célèbres artistes : Nas, Joey Bada$$ ou encore Action Bronson. Roc Marciano ne semble même pas concerné par ça, presque à part des autres rappeurs. Pourtant, il est celui dont l’album sonne le plus ancien, malgré le manque de boom bap des beats. Son skill est flagrant, qu’il s’agisse de son flow pitch perfect ou de ses aventures lyriques tellement réelles mais il ne fait que ce qui lui plaît, au fond. Roc est ce gangster qui passera tout l’album à voler, tuer, trafiquer, copuler, avec une classe infinie et un talent inévitable. Chacun des tracks est excellent en lui-même mais il s’agit plus du feeling général de l’album, entièrement produit par l’artiste lui-même qui impose ses sonorités old school, ses samples soul qui lui vont si bien. En fait, Reloaded prouve tout simplement que la formule bons beats/bon flow reste la plus efficace et si vous recherchez un rappeur assez talentueux pour assurer les deux, n’allez pas plus loin, votre vœu est exaucé.

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#35 – Ariel Pink’s Haunted Graffiti – Mature Themes

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Morceaux de choix : Only In My Dreams, Baby, Kinski Assassin

Le personnage d’Ariel Pink a toujours été insondable et particulièrement fascinant. Son statut culte parmi énormément d’artistes date de bien avant son véritable succès en 2010 avec son album Before Today et remonte aux jours de The Doldrums, sorti en 2004 et qui a la particularité d’être le premier album du label Paw Tracks qui n’est pas un album d’Animal Collective. Le culte qui l’entoure est compréhensible dès qu’on s’intéresse à ses sonorités intemporelles et à son songwriting unique. Ariel Pink n’écoute pas de musique contemporaine. Jamais. Ça se ressent immédiatement sur sa musique tellement lo-fi qu’elle est ancrée dans d’autres rythmes plus anciens. Mature Themes n’a de mature que le titre ironique : L’album est on ne peut plus délirant. Il s’ouvre sur Kinski Assassin où il se prend pour un crooner de la fin des années 60 et où il chantera des lines telles que Suicide dumplings dropping testicle bombs, Passocist masochist, polymonogamasturbators ahoy, Bring on the bog and shemales hopped up on meth et j’en passe, demandant qui a coulé son bateau de guerre avant de dire qu’il l’a fait lui-même, tout en insérant de romantiques I will always, I will always have Paris. Je ne vous ai pas tout dit : La chanson est une chanson de rupture. Hum. Il a dit à Pitchfork qu’il a toujours voulu faire de la musique totalement inaudible, la chose la plus mauvaise qui soit, que même les amateurs de musique horrible n’aimeront pas. Quand on se dit qu’une chanson aussi étrange ouvre son album et en repoussera plusieurs, on le comprend. Mais l’album n’est pas simplement un portfolio de délires : Only In My Dreams, le meilleur track, est une balade addictive où on retrouve un Ariel Pink touchant qui chante And if I could say, if only in my dreams you’re the luckiest girl, in the world there’s no other more lucky in love, you don’t have to explain it et pour trois minutes, rien dans le monde ne sera aussi heureux que la sensation de rêver et de se laisser aller, propulsée par le chant d’Ariel Pink. Baby est une cover d’une ancienne chanson de soul où il chante sensuellement avec un falsetto émouvant. Après, bien entendu, le côté inattendu du chanteur est omniprésent : Schnitzel Boogie est une ode à ce plat où il répètera 67 fois le mot Schnitzel, Pink Slime est un rendez vous au restaurant ponctué de dialogues en italien, Symphony Of The Nymph est une merveille de songwriting : She’s a nympho and I’m a lesbian, and yet I’m also a nympho. She’s a nympho at the bibliotheque, Dr. Mario, colonoscopist… Mario est son père et il est réellement colonoscopiste. Ce que ça vient faire dans la chanson reste inconnu et c’est encore plus excitant de ne pas le savoir. I’m just a rock’n’rolla from Beverly Hills… My name is Ariel, and I’m a nymph! Mature Themes est un autre voyage dans les méandres de l’esprit fabuleux de l’artiste et c’est un album qu’on peut écouter en le prenant au sérieux, comme on peut le faire en prenant tout comme une blague. Ce qui est sûr c’est que quelque soit votre état d’esprit, Ariel Pink s’en fout totalement et c’est ça qui rend le tout aussi attachant.

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#34 – ScHoolboy Q – Habits & Contradictions

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Morceaux de choix : Hands On The Wheel, There He Go, Oxy Music

Après son Setbacks l’année dernière et plusieurs couplets mémorables (dont celui sur Brand New Guy d’A$AP Rocky qui serait un contender solide pour être le meilleur couplet de 2011), ScHoolboy Q, le Black Hippy, réhausse son jeu de très haut. La production est souvent fantastique, allant du soulful au plus innovant, son flow rivalise souvent avec celui de Kendrick Lamar ou Ab-Soul et il a un paquet de lines mémorables. Plus que de simples moments de gloire, tout l’album est un poing levé au ciel, célébrant sa grandeur et sa passion pour les états seconds. Hands On The Wheel est l’un des meilleurs tracks de l’année. There He Go est un recueil de lyrics qui alternent entre un rap ignorant et volontairement vulgaire comme il aime le rappeler (Nappy chin hairs, bitch I’m motherfuckin Q… Huh, mothafucker, mothafucker, yeah fuckin’ is my favorite word, reason why I’m fuckin’ her) et un registre plus fin où tombent jeux de mots sur jeux de mots avec une dextérité impressionnante tout en célébrant sa gloire. Oxy Music est plus tourné vers la paranoïa constante qui l’entoure mais il réussit quand même à garder la tête haute et affiche la victoire sur son front. C’est probablement ça qui, plus que son skill apparent, rend le tout aussi réussi : ScHoolboy Q n’est pas le meilleur rappeur de 2012, il en est sûrement conscient, mais le tout est tellement entouré de réussite, de victoire, où il transforme chaque instant en triomphe, qu’il réussit à nous le faire croire et nous fait adopter cette attitude de vainqueur quand on l’écoute.

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#33 – Four Tet – Pink

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Morceaux de choix : Peace For Earth, Pyramid, Locked

L’incroyable producteur fait partie de la longue liste d’artistes de la musique électronique qu’on peut appeler « génie » sans blasphémer. Pink rassemble 6 singles sortis depuis son dernier album et 2 nouvelles compositions et la formule est toute simple, vraiment : les 8 tracks sont exceptionnels. C’est aussi simple que ça. En même temps, c’est ce qu’on peut attendre d’un des producteurs les plus précis de sa génération, un qui a toujours une maîtrise sensationnelle sur ses productions et qui sait aussi bien ravager les dancefloors que faire fondre notre cerveau sous nos casques. Ce n’est pas une compilation qui pose ses chansons sans but : le tout s’imbrique avec précision et est parfaitement cohérent. Pink sert de portfolio à l’artiste, qui expose tout son talent entre loops vocaux fous, percussions lourdes et synthés hypnotisants, comme il sait faire de longs epics ambient à la Boards Of Canada ou de la techno pensive comme sur Locked, le tout avec un travail méticuleux pour des résultats exceptionnels. Pyramid reste l’un des stand-outs, surtout pour le sample totalement dingue et répété ad infinitum. Après avoir fricoté avec le jazz, l’UK garage, la techno, la deep house, Four Tet est un artiste complet. Mais ça on le savait déjà. C’est aussi un artiste incroyablement talentueux. Mais ça on le savait aussi. Pink ne sert qu’à nous le rappeler avec plaisir.

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#32 - Barker & Baumecker - Transsektoral

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Morceaux de choix : No Body, Trans_It, Schlang Bang

En juste moins d’une heure et en seulement onze tracks, Transsektoral couvre beaucoup de tendances de la musique électronique avec une maîtrise apparente et le contenu est cohérent et solide. Ce serait réducteur de dire que Transsektoral mélange techno, house et future garage car il fait bien plus que ça. Il y a de l’IDM, il y a différents genres de Techno, de l’industrielle et perçante Crows aux dix minutes joyeuses de Spur, tout comme il y a différents genres de House et beaucoup d’influences, sans que ça ne devienne un simple foutoir. On a même droit à des échos de rave sur Trans_It. No Body de son côté pitchera un sample sur une basse douce et des drums à la Burial pour quatre minutes de progression fantastique. C’est un album très varié qui vous fera autant danser que méditer sous votre casque car le tout est particulièrement détaillé et exécuté avec brio par le duo dont l’expérience se ressentira à travers les pulsations de votre casque comme vos mouvements sur le dancefloor.

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#31 – Future – Pluto

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Morceaux de choix : Same Damn Time, Turn On The Lights, Neva End

It takes an astronaut so long to get to space. That’s how long it takes for you to catch up on my music. Je vous préviens : Il y a peu de chances que vous aimiez cet album/cet artiste, mais ne vous laissez pas avoir par la première écoute, elle vous choquera plus qu’autre chose. Pour résumer, Future est un rappeur dont l’album, Pluto, s’est énormément vendu. Ce qui est vraiment dingue là, c’est de se demander comment un album aussi atypique a réussi à percer dans le rap game et dans le circuit commercial. Je m’explique : Future est l’un des rappeurs les plus étranges que je connaisse. Il sort des lines très, très idiosyncratiques, il alterne entre rap et r&b sans arrêt, mais surtout : il est noyé par l’autotune de manière unique. Alors que l’autotune est un instrument qui sert à magnifier la voix, ici c’est l’inverse : Sa voix profonde et rauque se transforme en purs raclements de gorge autotunés et le résultat en repoussera beaucoup. Future est un rappeur qui se concentre énormément sur le style vestimentaire, et ira jouer le gangster en mode Tony Montana habillé en jean slim. Il scandera qu’il est sur Mars et sur Pluton, at the same damn time. Il joue beaucoup sur le thème de l’espace qui reviendra sur tout l’album et ce n’est pas parce que Pluton n’est plus une planète que Future ne nous emmène pas dans son propre univers qu’il est le seul à comprendre. Future n’est pas lyrique, Future dira (très) souvent n’importe quoi, Future ne sait pas chanter, Future souffre du syndrome rap mainstream où il n’a pas le « droit » de beaucoup rapper et ça ne l’aide pas beaucoup. Mais il sait définitivement rapper, comme on le voit sur Im Trippin. Hey, le mec a été entraîné au Dungeon Crest d’Outkast, quand même ! Mais Future est unique. Pensez y : quand est-ce que c’était la dernière fois que vous êtes tombés sur du rap aussi étrange à la radio ? S’il a réussi, c’est parce que Future est l’un des rappeurs les plus atypiques et fascinants de sa génération. C’est aussi important de remarquer que s’il a repoussé beaucoup de critiques au début, il a fini par naturellement apparaître partout sur les listes de fin d’année… Je vais arrêter de m’attarder sur le personnage et vous parler de l’album, quand même : On a droit à 56 minutes de pur trap bien maximaliste dont l’apogée est atteinte sur Same Damn Time, un des anthems traps de l’année ou Turn On The Lights, banger formidable. Et c’est produit par la crème (Mike WiLL Made It, Sonny Digital…), il y a de gros featurings, de bangers et de balades d’amour où Future est un gangster, se drogue, recherche une fille, rompt, se blame et tout ça at the same damn time. Pluto est réellement un album à ne pas abandonner à la première écoute et qui expose son créateur atypique dans un environnement unique. Si vous n’aimez pas, félicitations : vous êtes trop vieux pour écouter du rap moderne. Il n’a pas amélioré le rap mais il l’a définitivement rendu plus bizarre. Mais une chose est sure, cet album, vous allez le haïr et l’adorer, AT THE SAME DAMN TIME.

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#30 – Chromatics – Kill For Love

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Morceaux de choix : Lady, Into The Black, Kill For Love

Kill For Love est ce qu’on pourrait appeler un album ringard. Un album vintage, éparpillé sur 17 chansons et 1h30 de musique. Un album dont l’intro est une reprise de Neil Young qui dit Rock’n’Roll will never die. Un album dont la cover est une guitare. Un album dont le title track scande But I killed for love. Un album plein de synthés et de guitare. Mais c’est un album particulièrement émouvant et dont l’ambiance vintage est réellement poignante. Il existe une version sans percussions de l’album qui nous amène à nous dire que le groupe essaye de dénuder l’album de tout ce qui pourrait être superflu pour se concentrer totalement sur le côté émotionnel des chansons… Et pour être émouvant, Kill For Love est un gros portfolio de sentiments. C’est un album purement pop où les synthés new wave donnent aux lyrics clichés une puissance phénoménale. Les 6 premières chansons à elles seules suffiraient à rendre cet album exceptionnel : Into The Black est empreint d’une mélancolie intense, par exemple. These Streets Will Never Look The Same est une balade nu-disco dont le piano et les synthés ne sont que l’emballage qui cache le véritable noyau du track : Un vocal masculin haché sous une sorte de vocoder qui rend chaque phrase tellement singulière et puissante qu’au bout de 8 min on est littéralement immergés dans la tristesse. Et si cet album est particulièrement long et qu’on pourrait le rendre deux fois moins long, chaque chanson est un vrai plaisir et il offre des hymnes pop d’une qualité indéniable qui font de lui l’un des albums les plus émouvants de l’année.

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#29 – Laurel Halo – Quarantine

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Morceaux de choix : Light & Space, Carcass, MK Ultra

Laurel Halo fait penser à une Björk moderne, voire futuriste. Quarantine est un travail particulièrement expérimental et unique. Hyperdub est le label le plus important du dubstep… et pourtant, très peu d’albums sont réellement du dubstep. Quarantine n’en est pas un mais il puise dans les sonorités tellement reconnaissables du label en s’associant au travail insondable de l’artiste. C’est, au fond, un album qui traite beaucoup des relations humaines, entre amour et désir, avec un voile brumeux et une expérimentation audacieuse et réussie. Tout est très ambient, il y a peu de beats, voire même de synthés. Light & Space est l’un des tracks les plus conformistes de l’album : Une balade ambient qui fait penser à Laura de Bat For Lashes, où Laurel Halo chante avec intensité words are just words, words are just words that you’ll soon forget. Il y a un cas particulier qui a longtemps servi d’exemple à l’expérimentation poussée de l’artiste: Years. La chanteuse prend une voix dissonante, s’apparentant plus à des cris perçants, répétant Making eye contact, I will never see you again. La difficulté d’apprécier cette expérimentation peut repousser mais prouve juste à quel point Quarantine est personnel et profond. Carcass, lui, utilise des drums tourmentés et pitche la voix de Laurel Halo à la Grimes suicidaire pour un résultat fascinant. Quarantine est un album unique et nous fait pénétrer une fois de plus dans l’esprit de la chanteuse. Cette fois-ci, prenez vos précautions.

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#28 – Ab-Soul – Control System

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Morceaux de choix : Pineal Gland, Terrorist Threats, The Book Of Soul

Avant la sortie de good kid, m.A.A.d. city, Ab-Soul a longtemps été le MVP de TDE. Control System est particulièrement bien exécuté et montre Ab-Soul comme l’une des figures les plus intelligentes du rap moderne.Il y a des tracks paranoïaques racontant ses addictions comme le violent Pineal Gland, avec ses lyrics qui montrent un Ab-Soul déterminé sur un beat hard-hitting. Et la détermination, c’est pas ce qui manque : Illuminate, son duet avec Kendrick Lamar, dit I used to wanna rap like Jay-Z, now I feel I could run laps around Jay-Z, Nas ain’t seen nothing this nasty. Autant vous dire que Ab-Soul veut devenir le meilleur dresseur rappeur. Et il a tout pour réussir, son skill est comparable à celui de Kendrick, qui lui fait de l’ombre. Terrorist Threats ou SOPA le montrent dénonciateur, mais Ab-Soul est à son meilleur quand il s’agit d’émotions. The Book Of Soul est l’un des meilleurs tracks de l’année, dévoilant un Ab-Soul faible qui se lamente sur la mort d’Alori Joh, son ex, qui était chanteuse affiliée au groupe. Il faut concevoir à quel point cette douleur peut être forte et à quel point ça peut être difficile de s’exprimer dessus et surtout d’utiliser cette peine pour en ressortir plus fort. Alors qu’on sent que ScHoolboy Q célèbre sa gloire sans être l’un des meilleurs du rap game actuel, Ab-Soul semble encore en deça de ses capacités et la hargne qu’il a pour être le meilleur est effrayante. A ce train là, le prochain good kid, m.A.A.d. city sera fait par le Black Lip Bastard.

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#27 – Purity Ring – Shrines

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Morceaux de choix : Belispeak, Fineshrine, Lofticries

L’année dernière, le duo avait sorti 3 chansons et toute la blogosphère musicale avait les yeux tournés sur eux au vu de la qualité des tracks, surtout Belispeak. Aujourd’hui, nous en sommes là, l’album est sorti et c’était facile de deviner qu’il serait incroyable. Par contre, il est vrai que beaucoup ont été déçus par le côté répétitif de l’album. L’album fait 11 chansons, on en connaissait 3, ils en ont dévoilé 2 autres avant la sortie de l’album, ce qui nous laisse 6 chansons exclusives qui ne valent pas les 5 autres. Ça ne veut pas pour autant dire qu’elles sont mauvaises, non : est-ce qu’on peut réellement se plaindre de la répétition quand la qualité est aussi bonne ? On ne se lasse pas de la qualité exceptionnelle des tracks déjà révélés. Le groupe continue de faire sa meilleure impression de ce qui se passerait si The Knife faisaient du dubstep tout en continuant d’offrir de la pop morbide, fascinante et intense. De nombreux wobbles et beaucoup de basse accompagneront les chants quasi ritualistes de Megan James et on entendra beaucoup de Burial dans les pitches vocaux omniprésents et le résultat est littéralement l’un des plus uniques que vous pourrez écouter dans la pop cette année et sûrement même dans les années à venir. Le plus fou ? De se dire que cet album est décevant dans un sens et réussit à rester excellent, et de se dire qu’ils peuvent faire un album encore plus monstrueusement addictif. Je veux dire, qu’est-ce qu’on peut attendre d’autre d’un groupe qu’on ne cesse de comparer à The Knife et à Burial ?

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#26 – Fiona Apple – The Idler Wheel…

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Morceaux de choix : Werewolf, Every Single Night, Jonathan

Fiona Apple est triste. Très triste. Ses problèmes de cœur ne sont pas réglés comme une Taylor Swift qui enverrait un doigt à son ex en le ridiculisant sur toutes les radios du monde, non, elle n’a pas 15 ans. Fiona Apple a 37 ans et elle les problèmes de cœur elle les affiche en grand, en poésie, avec tout plein de haine et de remords. Elle sera violente sur Regret, elle sera coupable sur Werewolf. The Idler Wheel se paye le luxe d’être l’un des albums les mieux écrits de l’année, avec un songwriting impeccable et des figures de style splendides qui transmettent une émotion pure. Werewolf la verra transformer son ex en divers dangers, du requin au loup-garou, vicieux, sanguinaire et cruel avant d’admettre qu’elle a toujours été la victime imprudente qui a attiré le monstre. Elle matérialisera la colère qui a nui à sa vie amoureuse par la lave d’un volcan, qui émerge de la mer pour faire d’elle une île qui sera continuellement rattachée au territoire de son homme. Tout plein de métaphores plus belles les unes que les autres, certes, mais The Idler Wheel est loin d’être une comptine pour enfants : C’est aussi l’œuvre d’une très grande musicienne qui saura infuser des petits détails qui changent tout : les variations du piano à certains mots quand elle s’énerve, par exemple. Le tout est renforcé par la qualité vocale plus intense qu’un piano drop de la chanteuse qui confectionne dans cet opus un recueil d’émotions avec une reliure dorée et des enluminures ensanglantées, mais certainement pas que par son propre sang.

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#25 – Grizzly Bear – Shields

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Morceaux de choix : Yet Again, Sleeping UteThe Hunt

Grizzly Bear est indéniablement l’un des meilleurs groupes de ce millénaire et ils l’ont prouvé à plusieurs reprises… Et même s’il n’y a aucun track aussi immédiatement addictif que Two Weeks ou Knife, Shields n’en est pas pour autant un bouclier, outil de défense : Shields est, contrairement au titre, une vraie arme contendante. Il y a la guitare surpuissante et massive de l’intro, Sleeping Ute, comme il y  a les vocals angéliques d’Ed Droste qui envoutent sur Yet Again, l’un des meilleurs tracks de cette année, qui prend par ses oooh et ses couplets/refrains magnifiques. Le songwriting est comme toujours aussi attachant et leur travail véritablement complexe et ça s’entend. C’est une explosion de guitares, de drums, de vocals et ça fuse de partout dans une symbiose admirable. Shields est beau, émouvant, intense et complexe. Shields est un autre album de Grizzly Bear, quoi. Il est alors logique qu’il se retrouve ici.

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#24 – Jessie Ware – Devotion

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Morceaux de choix : Running, No To Love, Wildest Moments

Devotion est un peu une histoire de vilain petit canard qui se transforme en cygne magnifique et imposant, même si Jessie Ware n’a jamais été un vilain petit canard. Déjà, je suis sûr que vous l’avez déjà écoutée sans la connaître. Mais si ! La vocaliste de SBTRKT, de Joker, et j’en passe. En étant l’égérie vocale du future garage, on aurait pu croire qu’elle n’était bonne qu’à propulser la basse des producteurs. Et pourtant, Jessie Ware prouve de manière majestueuse qu’elle est une véritable diva plus qu’une simple voix. Et quelle voix ! Elle rappelle une Sade moderne qui impose sa voix infusée de puissance et d’émotion durant tout l’album. Ce dernier est produit par des artistes tels que le prodige house Julio Bashmore ou Kid Harpoon qui co-écrit pour Florence And The Machine et le résultat est splendide : On a droit à des beats qui naviguent entre soul, funk, future garage, de la house très fine et bien classe qui laisse à Jessie Ware l’occasion de diriger cette fois-ci et non plus simplement d’être un outil pour d’autres producteurs, et le résultat est l’un des albums de neo-soul les plus prenants de cette décennie.

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#23 – Ruby My Dear – Remains Of Shapes To Come

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Morceaux de choix : Rubber’s Head, Karoshi, L.O.M.

Ruby My Dear est Julien Chastagnol, un français qui fait du breakcore. Enfin, du breakcore… Non. Il fait un peu de tout. Remains Of Shapes To Come est l’un des albums de musique électronique les plus fun et les plus variés de cette année, offrant plusieurs racines à sa musique. Entre du dubstep surpuissant et bien violent, quelques rythmes asiatiques, de l’IDM précise, un peu de trip-hop, du gros dub bien psychédélique aux influences reggae, des samples en plusieurs langues dont un sur une réflexion sur la musique en tant qu’onde musicale et un autre sur ce qui semble être un shoot d’une scène pornographique où le photographe donne des instructions au modèle, il y a de quoi faire. Karoshi séduit avec ses sonorités japonaises, Rubber’s Head détruit avec sa basse et ses drops monstrueux de violence. C’est un album réellement fascinant que la radicalité du breakcore ne devrait pas vous dissuader d’écouter. Ce n’est pas l’album standard du break’, celui où tout est rapide et n’attirera que les vrais fans, c’est vraiment une pièce complète où se mélangent énormément d’influences sans pour autant perdre le fil ou essayer trop d’idées sans arriver nulle part. C’est aussi le rare album où chaque chanson vaut le détour. Il y en a pour tous les goûts, de l’auditeur qui aime sa basse bien grasse à celui qui aime son IDM fin et calculé et Remains Of Shapes To Come devrait vous faire renouer avec ce genre, voire vous y initier avec délice… Et rappelez vous, dès qu’on passe à une culture du son qui n’élève pas l’être humain, qui le fait ramper à quatre pattes ou mordre son voisin, voyez, ou lui ficher des baffes, pour moi ce n’est plus de la musique.

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#22 – Lil Ugly Mane – Mista Thug Isolation

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Morceaux de choix : Radiation (Lung Pollution), Throw Dem GunzBitch I’m Lugubrious

On a beaucoup parlé de Joey Bada$$ qui, avec 1999, ramenait le son du rap de l’époque avec une grande aisance. Considérons donc Mista Thug Isolation comme étant lui aussi un album de rap nostalgique – mais pas nostalgique de n’importe quelle époque. Il a recréé l’ambiance d’un style de rap particulier et fascinant . Petit cours d’histoire : Au début des années 90, le rap de Memphis se démarquait surtout par sa production lente et extrêmement sombre, aux frontières du diabolique (littéralement), distordue, à la basse surboostée et au flow souvent rapide. Tout était dans cette ambiance quasi-criminel, et les lyrics qui l’accompagnaient, teintées de meurtres horribles et explicites. Revenons à aujourd’hui, ou presque. SpaceGhostPurrp, avant d’apparaître aux côtés d’A$AP Rocky, était fasciné par les sonorités du hip-hop de Memphis, Three Six Mafia, tout ça. Il voulait faire revenir cette ambiance à travers ses mixtapes telles que NASA ou Blvcklvnd Rvdix 66.6 qu’il a nommé meilleur album de 1991, sorti en 2010. Le pari était réussi, on retrouvait une production unique, avec de nombreux samples du jeu de pinball de windows ou de Mortal Kombat et d’autres effets similaires. Lil Ugly Mane est apparu sur une de ses chansons et ce n’est qu’après qu’on a su qu’il faisait partie de sa clique, le Rvidxr Klvn (à prononcer Raider Clan). Bref : Lil Ugly Mane est un rappeur blanc à la voix extrêmement grave (tellement qu’on croirait qu’elle est pitchée pour faire plus authentique sur l’album) qui est lui aussi fasciné par cette époque… mais beaucoup plus que SpaceGhostPurrp. Dans un sens, il rappelle A$AP Rocky : Le même jeu sur le flow, un artiste qui rappe avec le style d’une autre ville que la sienne et qui reprend les racines du Dirty South en y ajoutant son grain de sel. La production, assurée par lui-même, est l’une des meilleures que vous trouverez cette année : Des beats uniques et originaux, détaillés et variés, entre trap, samples de piano ou de saxo, grosse basse, chop & screw, ambient, lo-fi… Il faut aussi savoir qu’il produisait du noise et du black metal avant de se lancer dans le rap, ceci explique cela. Shawn Kemp (l’alias de producteur de L.U.M.) a recréé l’ambiance en question avec perfection et fait presque mieux que certains classiques du genre, en optant pour quelques sonorités plus modernes sur quelques morceaux. Le tout a cette ambiance vraiment dense et sombre, érigeant presque un culte des ténèbres. Son flow est très bon ; il sait le rendre rapide et faire des tongue twists pour imiter le flow des Bone Thugs à multiples reprises comme il sait rapper avec un flow lent et posé pour l’effet lean. Damn, même dans la structure, il a tout bon : Presque toutes les chansons ont des refrains/gimmicks dont certains sont courts (une phrase) et se répètent beaucoup, surtout vers la fin… Comme les albums de l’époque. Merde quoi, même la cover ridicule Pen N Pixel respire le son de l’époque. Et les lyrics… Quand on dit que SpaceGhostPurrp exagère ce trait, L.U.M. est à la limite de la parodie, sauf que dans l’ambiance, tout a l’air tellement vrai. Et hop, on entre dans un univers à la Gravediggaz, inondé d’horreur, de mysoginie, de crimes à la description fascinante et quasi humoristique, de meurtres, de sexe explicite au wordplay dément… C’est les raps de Salem qui rencontrent Mystic Stylez. Sincèrement, cet album rivalise avec beaucoup des meilleurs opus du début des Three Six Mafia (y compris les side projects et les projets solo) et sonne presque encore plus glacial et terrorisant. C’est comme regarder un film d’horreur kitch, rire au ketchup remplaçant le sang mais toujours être tétanisé quand le savant fou qui donne la vie à Frankenstein crie IT’S ALIIIVE ! Mista Thug Isolation est l’un des albums les mieux réalisés de l’année, les plus intrigants et les plus originaux. Bien entendu, il en repoussera beaucoup, comme toute œuvre musicale extrême, mais si vous avez le plaisir d’apprécier ce genre de rap, Bitch I’m Lugubrious pourrait bien devenir votre Tear Da Club Up ’12.

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#21 – Vessel - Order Of Noise

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Morceaux de choix Court Of Lions, SiltenLache

Cette année aura été incontestablement l’année des albums de techno-pas vraiment techno. Après la sortie de R.I.P. d’Actress, on a retrouvé une grande lignée d’albums exploitant la même idée : celle de faire de la techno sans vraiment en garder les principes mère. Pas de vrais tracks longs, des fois pas de beat du tout, beaucoup d’expérimentations, etc. Vessel est l’un des meilleurs représentants de ce mouvement, mais il fait les choses à sa manière. Order Of Noise est sorti sur le label qu’on ne présente plus, Tri-Angle Records, donc forcément il sera sombre. Très sombre. Le producteur décompose les mélodies  et fait ricocher des échos de voix fantomatiques sur des loops aliénants avant de percer le tout avec ses synthés dingues et diaboliques, comme sur Court Of Lions, l’un des meilleurs tracks de techno de cette année. L’album dure 46 minutes et s’étend sur 12 tracks dont plusieurs ne dépassent pas 3 minutes. Plusieurs n’auront pas de beat. Beaucoup de ceux-ci s’amuseront avec du glitch ou du noise. Et pourtant, il semble évident qu’Order Of Noise est l’un des meilleurs albums de techno de l’année. C’est là toute la force fascinante de Vessel.

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Andy Stott

Andy Stott – Luxury Problems

Morceaux de choix : Sleepless, Numb, Luxury Problems

Il y a un commentaire humoristique sur Last.fm qui représente totalement ce nouvel opus du génial Andy Stott en utilisant des Pokémon effrayants : Ton Fantominus a évolué en Spectrum. L’année dernière, le producteur insondable a sorti deux des meilleurs EPs de 2011 avec We Stay Together et Passed Me By. Les sonorités glaciales de sa techno sombre à la basse terrible et ponctuée de noise et de samples fantomatiques ont fait de ces deux opus des références en matière de techno inventive et spectrale. Pourtant, même si Luxury Problems semble logiquement être le point culminant de ce travail, cet album est autrement plus travaillé et obscur. Armé d’une vocaliste qui ne servira ici que d’outil de terreur pour le producteur, Andy Stott fait évoluer ce processus et cimente l’une des meilleures productions du genre cette année. Il y a Numb où le touch du vocal est filtré de manière mystique avant qu’il ne transforme le -ch  en kick drum et qu’il ne dépose naturellement un drop sensationnel de basse et de drums. Sleepless reste le vrai deal où, après une ouverture noise, un écho vocal mute en un sample des ténèbres accompagné d’autres murmures burialesques pour faire claquer une basse colossale. Luxury Problems est un travail époustouflant de par sa réalisation ingénieuse et sa production détaille (écoutez le avec votre casque) et directement identifiable qui optimise son travail précédent, où la dub techno de Stott flirte avec le travail de Burial ou les sonorités glaciales de Shackleton tout en gardant une identité propre, et si vous appréciez cette techno infernale, vous ne trouverez sans doute pas mieux cette année pour vous hanter.

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beach house

Beach House – Bloom

Morceaux de choix LazuliMythWild

C’est dingue. C’est dingue de voir comment Beach House ont évolué depuis leur premier opus éponyme. Alors que ce dernier proposait des sonorités minimales, réduites mais intenses et chill, Bloom est une véritable explosion à chaque virage. Les rythmes dream pop sont devenus épiques et le chant de Victoria Legrand prend des proportions phénoménales. Omar, notre rédacteur, a déjà fait la comparaison avec l’éclosion d’une fleur qui montrerait ses plus belles couleurs mais on se sent obligé de ressentir ça : Cet album offre des hymnes maximalistes et splendides et capture toute l’histoire du groupe en la boostant. Les synthés, les guitares, les percussions, le gros nuage de brume… en perfectionné. Myth ouvre les premiers pétales en exposant (et en explosant) ce que le groupe faisait de mieux en encore plus épique. Wild, ses riffs surpuissants, ses choeurs intenses, son synthé dronesque et ses rythmes très sombres entraînent la fleur dans ses retranchements. Lazuli est le résultat d’une hypothétique rencontre entre Beach House, Grizzly Bear et M83 avec ses ouh ouh ouh qui rappellent la surpuissance pop de Two Weeks et son outro aliénante qui rappelle Steve McQueen… Et ce ne sont que les 3 premiers pétales d’un joyau qui s’étend sur 1h de dream pop fulgurante. Bloom est le son d’un groupe qui a perfectionné un style dont il était déjà le maître et qui le pousse dans ses jours les plus heureux et intenses. Bonne écoute.

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TNGHT

TNGHT - TNGHT EP

Morceaux de choixHigher Ground, Bugg’N, Gooo

Si vous cherchez quelque chose d’énorme (au sens propre) cette année, arrêtez de perdre votre temps : TNGHT représente tout ce qui s’est fait de plus monstrueusement lourd et maximaliste cette année. En simplement 15 minutes et 5 chansons, le duo Hudson Mohawke/Lunice a élevé la trap muzik à un niveau colossal. Cette année a été beaucoup marquée par l’émergence d’un genre différent de trap muzik aux yeux de tous, avec une touche beaucoup plus électro et futuriste, avec l’aide d’artistes comme Baauer, mais aucun n’aura réussi à produire quelque chose d’aussi gigantesque. C’est simple : chaque chanson est démesurément immense, exagérée et dansante de manière optimale. Quand on prend des tracks comme Higher Ground, on trouve un épitomé de tout ce qui se fait de gros musicalement cette année. Des horns destructeurs, un sample footwork aliénant répété ad infinitum, des claps épiques… tout est fait pour rendre ça le plus démentiel possible et au moment où la première rangée de horns arrive, on se dit déjà que ça ne peut pas être plus fou, jusqu’à ce qu’on se prenne des horns encore plus gros dans la face. Imaginez donc 15 minutes de ça. En seulement 15 minutes, TNGHT ont réussi à sortir ce qui s’est fait de plus explosif en 2012. La légende raconte que quand ils ont joué au SXSW cette année, la surpuissance de la basse a détruit la porte en verre de la salle de concert. Kanye West a été fasciné par eux et les a convié à produire de la musique pour son prochain film. HudMo a produit pour Cruel Summer de l’artiste et son label. Quand Flying Lotus jouait au début de l’année, il incluait des tracks du duo dans ses sets à l’époque où ils étaient totalement inconnus et aucun autre track ne rendait le public plus excité, presque en transe. Ce ne sont au final que des détails qui ne font que prouver un peu plus l’effet impossible-de-ne-pas-danser que produisent TNGHT… Mais sincèrement, il suffit de plonger la tête quelques minutes dans cet EP pour s’en rendre compte, et ne plus pouvoir la ressortir.

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Actress

Actress – R.I.P.

Morceaux de choix : Caves Of Paradise, Jardin, IWAAD

Si cette année a été aussi fantastique et innovante pour la techno, il faudra d’abord remonter à avril avec la sortie de R.I.P. qui aura été le premier à témoigner de cette expérimentation dans le domaine de ce genre. Cet album est conceptuel et traite du Paradise Lost de John Milton et plus précisément selon son auteur de jardins, serpents, et autres caves mythologiques – mais je ne vais pas m’attarder sur ce détail car sincèrement, R.I.P. peut s’apprécier sans le contexte. Je connais peu d’albums cette année qui auront autant repoussé les limites de la musique électronique et proposé de sonorités aussi variées : Alors que Jardin a des traits de méditation techno à la Aphex Twin au doux piano, Caves Of Paradise sonne plus comme Burial qui ferait de la techno avec Ricardo Villalobos. Shadow From Tartarus agresse avec ses ryhtmes inondés et puissants, N.E.W. est plus une lamentation émouvante et IWAAD clos l’album sur une techno plus académique mais tout aussi efficace. R.I.P. n’est pas plus techno que Classical Curves mais il y a fort à parier que dans quelques années le standard s’inspirera beaucoup de son fascinant voyage dans le jardin d’Eden.

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DJ Rashad

DJ Rashad – Teklife Vol.1 : Welcome To The Chi

Morceaux de choix : Kush Ain’t Loud, Walk For Me, Well Well Well

Vous aimez le footwork ? Non, je parle du véritable footwork, celui plus puriste, pas celui des bpm enragés des crossover entre footwork et dubstep de Work Them, Footcrab ou de Machinedrum avec son Room(s). Pas du footwork hors de Chicago. Dans Teachers des Daft Punk, il y a 15 ans, la chanson rendait hommage à beaucoup d’artistes de la scène ghettotech de Chicago, prémices du juke qu’on connaît aujourd’hui, entre Jammin Gerald et d’autres figures importantes. Et pourtant, DJ Rashad n’aurait pas été de trop dans cette liste. Il est là depuis beaucoup plus d’années qu’on le croit, bien avant l’explosion médiatique du footwork qu’on a pu voir grâce à Planet Mu et ses compilations. Beaucoup d’entre vous ont pu faire connaissance avec l’artiste grâce à son Itz Not Rite sur le premier Bangs & Works du label mais son travail est plus à lier avec les premiers jets du genre. Teklife Vol.1 n’est pas simplement votre album de footwork prêt à danser, non, il est à lier à une autre vague de juke plus importante qu’on a pu aussi observer chez son camarade Traxman cette année avec son album Da Mind Of Traxman. Le genre a été beaucoup révolutionné par les producteurs étrangers qui ont ouvert ce dernier à un public plus large, et les Chicagoans font de même mais différemment. Da Mind expérimentait la fusion des genres et l’ouverture du style à d’autres sonorités, notamment en y infusant du funk, de la soul, du rock voire même du chillwave. Mais concrètement, on pourrait réduire le footwork à deux notions essentielles : L’esprit et le rythme. La première fonction est entièrement remplie mais la deuxième a été délaissée par l’artiste : le footwork est tout d’abord une danse et la musique n’est souvent qu’un prétexte pour lancer ses mouvements. Da Mind s’écoute plus au casque qu’il ne se danse ; Teklife Vol.1 est la balance optimale entre les deux. Ses formules complexes peuvent être elles aussi résumées ainsi : Du rap, des samples loopés qui se mutent ingénieusement en soul et en funk et donnent au genre de nouvelles directions. Et ça, personne ne le fera mieux que Rashad cette année. Cette longue introduction n’est là que pour montrer l’importance capitale de l’album dont l’influence se fait déjà ressentir à plusieurs nouveaux. Vous-mêmes qui pouvez être amateurs du genre, vous n’aurez jamais écouté de footwork similaire, une musique aussi dansante et trance-inducing tout en restant époustouflante d’innovation. Un peu comme la caricature de DJ Nate qui loopait ses samples vulgaires sur des sonorités purement juke, Rashad reprend ces éléments avec toujours cet effet de surprise qui transformera chacun de ces sons en quelque chose d’autre à la fin. Walk For Me reprend le même sample que l’hymne du dancefloor Swims mais le résultat est encore plus excitant, avec une répétition encore plus fréquente et rapide qui dans le contexte remplit toutes les fonctions du genre avec un sample soul qui finit de rendre le track encore plus addictif et entraînant. Chicago a des airs de Flying Lotus. D’autres tracks seront plus rap, d’autres plus house et gettotech. Kush Ain’t Loud reste le highlight principal et le morceau le plus représentatif de l’album : Un sample purement hip-hop qui se transforme vite de manière totalement inattendue en soul sublime avec un sample de Roy Ayers qui vous fera cet effet pendant que vous ne pourrez plus contrôler les mouvements de votre corps. Le footwork est sans aucun doute l’une des choses les plus fascinantes qui soient arrivées à la musique électronique moderne et je peux vous assurer que vous ne trouverez presque rien d’autre de plus efficace dans ce genre musical que ce monument ces dernières années.

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FRANK OCEAN

Frank Ocean – channel ORANGE

Morceaux de choix : Bad ReligionPyramidsThinkin Bout You

Dans l’absolu, channel ORANGE est l’album de l’année. Aucun album n’a été aussi acclamé, n’a fait autant de bruit, n’a posé de nouvelles problématiques aussi importantes à la scène musicale actuelle. Ca n’a rien à voir avec l’annonce que Frank Ocean a faite avant la sortie de l’album : Il est tout simplement extrêmement talentueux dans tous les domaines. Bien qu’exploitant des thèmes et des sonorités familières, c’est un album qui ne ressemble à aucun autre cette année. Frank a (presque) tout fait en production et on sent que c’est son album et celui de personne d’autre, celui d’une des figures les plus mémorables de la musique récente. La production est fantastique, oscillant entre R&B contemporain, funk, soul, électropop… mais ce qui touche le plus reste le côté réellement humain qu’il transmet sur cet album. Son chant est sans aucun doute le meilleur de cette année et sûrement le meilleur depuis bien longtemps, avec ses falsettos déchirants et intenses et son aisance à alterner entre un panel d’émotions multicolores. Surtout, ce qui rend cet album réellement extraordinaire, c’est le songwriting parfait et touchant de l’artiste. Toutes les situations décrites dans l’album touchent chacun d’entre nous et quelque soit notre sexualité, on a tous vécu les moments de Bad Religion ou de Thinkin Bout You. Channel Orange est un album qui, au fond, mérite largement tous les superlatifs qu’il a reçu et qui réussit à transcender les émotions de manière tellement directe que c’en est alarmant… Et il est sûr que Frank Ocean sera remémoré comme une figure essentielle de la musique moderne.

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ELP

El-P – Cancer 4 Cure

Morceaux de choix : The Full Retard, Oh Hail No, Drones Over Brooklyn

Ce n’est plus la peine de présenter cette figure culte du rap. Quelle année ça aura été pour ce colosse du hip-hop : En plus d’avoir signé toute la production du mirifique R.A.P. Music de Killer Mike, El-P a continué à faire accélérer les sonorités modernes sur son dernier album, Cancer 4 Cure. Il plante un univers dense et apocalyptique sur cet album où cohabitent énormément de styles et de genres, entre hip-hop, rock, ambient, EDM avec brio. En plus de la production phénoménale, El-P reste l’un des lyricistes les plus fascinants de cette année avec ses thèmes délirants et ses punchlines post-modernes. Son flow est encore plus viscéral et les featurings sont incroyables, comme sur Oh Hail No qui, après une grandiose intro ambient, laisse la place à Danny Brown et Mr. Muthafuckin eXquire qui détruisent un beat futuriste et violent. The Full Retard est encore plus prend-à-la-gorge avec ses bleeps et ses blops qui semblent sortis d’un anime cyberpunk. El-P est violent, provocateur, majestueux et Cancer 4 Cure pourrait bien être l’une de ses meilleures expérimentations. So you should pump this shit, like they do in the future.

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Grimes

Grimes - Visions

Morceaux de choix : OblivionGenesisBe A Body  (侘寂)

L’une des meilleures choses que je peux vous souhaiter en musique, c’est de ne pas avoir de problème avec les voix aigues. Très aigues. Grimesquement aigues. Car si vous appréciez ça, Visions pourra être votre coup de cœur de l’année. Grimes chante extrêmement aigu – à la limite de l’agression sur Eight où sa voix est pitchée à l’extrême et c’est addictif. Gênant, presque désagréable, mais fascinant et réellement appréciable. L’artiste a une infinité d’idées qu’elle exploite toutes sur Visions, en craftant une pop unique, aux sonorités extrêmement variées, du hip-hop à la techno au synthpop, originale, captivante, profonde et plus addictive que presque tout sur la liste. Les hooks se gravent dans la mémoire et ils sont omniprésents. On parle souvent d’elle comme une icône d’internet et de la culture tumblr, alors qu’elle n’a créé son tumblr il n’y a que quelques jours. J’ai même lu à plusieurs reprises des choses aussi mirifiques que Si internet n’existait pas, elle l’aurait inventé. Ce lien constant entre elle et la culture internet s’explique, mais surtout se ressent. Sa musique a ce côté futuriste, virtuel, personnel, unique et post-plein de trucs. Sa propre personnalité aide aussi au culte : Elle produit, chante, écrit, a un style vestimentaire étrange (le genre de style insondable mais tape-à l’œil qui fait d’elle une amulette sur pattes qui jette un maléfice pour qu’on la fixe sans cesse), a des vidéos étranges, a fait des bagues en forme d’organes génitaux féminins… Et j’en passe. Plus que la qualité évidente de sa musique, c’est tout le côté fascinant de Grimes qui suinte de Visions à chaque écoute. Et quelles chansons… Oblivion créera un synthé fait de voix pitchées et frappera avec ses effets qui semblent sortis d’un vieil anime. Genesis vous fera fredonner Everything, everything pendant des jours. Eight est l’un des plus grands OVNIs musicaux de 2012. Be A Body (侘寂) ou Circumambient utiliseront des beats plus house et synthpop pour un résultat impressionnant. Visions, non satisfait d’être le meilleur album de pop de 2012 et l’un des plus singuliers que vous pourrez écouter, est surtout une invitation à entrer dans le monde fascinant de Grimes, plein de serpents, de caractères asiatiques, de synthés et de samples robotiques. Bon voyage.

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Swans

Swans – The Seer

Morceaux de choix : Mother Of The World, Lunacy, The Seer

Il est rare de voir des groupes déjà installés depuis trois décennies réussir à sortir leur magnum opus et à surpasser leurs précédents efforts après trente ans de carrière. Swans est l’un de ces groupes, menés par le génial Michael Gira et The Seer est la culmination de toutes ces années de travail. En deux heures, il y a deux morceaux qui durent environ 20 minutes et le title track qui dépasse la demi-heure. Autant vous dire qu’il n’est pas facile de pénétrer dans leur univers : The Seer est l’album qui vous demandera le plus d’implication émotionnelle (et physique) cette année mais le résultat en vaut largement la peine. Si jamais vous sortez vivant de l’écoute, vous en sortirez plus puissant – crevé, certes, mais puissant, fasciné, transformé. Tout dans cet album transcende les notions de beauté, de destruction, de dégoût et de fascination. Il n’est pas élégant mais beau. C’est de la violence intense, qui provoque des effets de transe surhumains, avec des riffs surpuissants, des compositions plus épiques qu’un Godspeed diabolique et des lyrics viscérales : Hide beneath your monkey skin, feel his love, nurture him, kill the truth or speak the name ou encore I’m down here naked, there’s a hole in my chest, both my arms are broken, pointing east and west. Your life pours into my mouth, my light pours out of my mouth. The Seer ne s’ouvre pas à n’importe qui mais ce n’est pas lui que vous devrez dompter, c’est-à vous de le laisser vous dompter pour vous consumer dans sa puissance – c’est un véritable engagement que Michael Gira a créé en trente ans.

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johntalabot

John Talabot – ƒIN

Morceaux de choix : Destiny, So Will Be Now, Oro Y Sangre

Je pourrais être paresseux et simplement vous dire que vous trouverez dans ƒIN le meilleur album de house de l’année mais ça serait vous priver de la véritable portée du travail de John Talabot. Ayant opéré dans un hybride de chillwave et de house il y a quelques années, il vient tout droit d’Espagne avec son premier album plein de surprises à la réalisation surprenante. Dans un sens, on pourrait aussi dire qu’il a sorti le meilleur album de pop de cette année car, oui, ƒIN est plein de refrains catchy et de pop ambient… Mais ça serait plus un mélange de la pop de Caribou et de celle d’Animal Collective. Enfin, il n’est pas là pour ça. Il sert sur cet album un concentré intense d’hymnes house très riches et très variés, mais surtout très sombres. Oro Y Sangre glace le sang de par ses cris stridents et sa basse percutante, les échos fantomatiques de So Will Be Now font penser à Burial qui ferait de la deep house, etc. Techno, house, pop, chillwave, balearic beat, tout est mélangé et exploité à merveille sur cette perle et on se retrouve avec les meilleurs éléments de chaque genre pour l’une des écoutes les plus fascinantes de l’année. ƒIN est l’un des albums de house les plus originaux qu’il m’ait été donné d’écouter ces dernières années. Ne sous-estimez pas la surpuissance hispanique.

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Holy_Other

Holy Other – Held

Morceaux de choix : Love Some1, Held, Nothing Here

Le label Tri-Angle s’est imposé depuis quelques années comme l’un des plus influents grâce à son vaste panel de producteurs et à ses sonorités prévisibles mais uniques. Il n’y a pas meilleur exemple que Holy Other pour représenter cette suprématie. Après avoir sorti l’excellent With U EP en 2011, le jeune producteur mancunien signe, avec son premier album, le trophée du label. Held est à peine plus long que son prédéceseur et il ne se risque pas à changer de style. Les mêmes rythmes fantomatiques à mi-chemin entre future garage et witch house y sont présentés, mais ils y sont perfectionnés pour au final faire de Held l’album de musique électronique le plus émouvant de cette année. Il joue entre post-dubstep, ambient, noise et glitch pour créer des tracks mémorables. Love Some1 et ses drums profonds et sombres qui déchire de par ses synthés psychotiques et ses strings lamentés, Nothing Here qui clôt l’album en beauté avec un sampling poussé et une atmosphère riche, Held qui s’étend sur 6 denses minutes entrecoupées par un piano dont chaque note fait s’accumuler l’émotion omniprésente qu’infuse Holy Other à l’auditeur… Au final, Held est le son d’un producteur au don de rendre tout émouvant avec une musique particulièrement humaine qui la perfectionne tout le long de sa carrière. Malgré cette qualité exceptionnelle, Held ne semble être qu’une simple esquisse de son vrai talent et il ne serait que naturel de placer Holy Other parmi les plus intéressants producteurs de son époque.

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Shackleton

Shackleton – Music For The Quiet Hour/The Drawbar Organ EPs

J’espère que ce n’est plus la peine pour vous que je vous présente Shackleton et son importance dans la scène électronique moderne, surtout en dubstep et en techno. Cette année, le producteur culte a sorti un coffret 2xLP, en combinant un album et une compilation d’EPs. Je dois vous avouer que presque tout l’intérêt et la qualité se trouve dans l’album. La première partie, Music For The Quiet Hour, celle qui nous intéresse le plus, est en fait une suite d’une heure coupée en 5 parties qui navigue entre des sonorités variées : La pièce est fondamentalement du dubstep/de la dub techno et on retrouve plusieurs autres éléments. Il y a de l’ambient et du dark ambient oppressant, du dub, des rythmes tribaux, du spoken word, des samples… Il est clair que MFTQH n’est pas une œuvre à écouter morcelée juste comme ça, il s’agit de s’immerger dans l’univers incroyablement vivant et détaillé que crée Shackleton et non pas de laisser ça en fond. En une heure, on se perdra entre les loops, les basses, les drums, le drone, les distorsions etc. et le côté expérimental prendra le dessus, on sera déjà immergé. La patience est récompensée pendant que la suite se développe et prend divers chemins ; le premier vocal ne commence qu’au début de la part 2 soit après ~8 minutes. La part 3 semble utiliser un ehru avec des samples tribaux. Le vrai deal se trouve dans la part 4, où le vocaliste, Vengeance Tenfold (qui rappelle Spaceape), aidé par l’ambiance troublante, écrit une lettre à sa petite-fille pour lui parler d’un univers apocalyptique. Je peux vous assurer qu’après une quarantaine de minutes à se perdre dans cette jungle, on est rongé par ses paroles. Il scandera aussi beaucoup de messages dont l’impact est encore plus poignant dans le contexte quasi-ritualiste (Music is the weapon of the future). Music For The Quiet Hour est plein de surprises et quand on fait l’effort d’y plonger, le résultat est l’un des plus intenses de ces dernières années. Si la seconde partie, The Drawbar Organ EPs est moins mémorable que la longue suite de MFTQH, elle a elle aussi ses meilleurs moments. Shackleton a voulu rentabiliser l’achat d’un orgue éléctronique, instrument qu’il considère mystique. Il compile alors trois EPs qu’il a composé avec. Rien de réellement transcendant par rapport à son travail habituel, le tout reste quand même témoin d’une maîtrise exceptionnelle. Accusons simplement la longueur. Bien qu’il n’y ait rien d’aussi mémorable qu’un Naked, Death Is Not Final ou que Blood On My Hands, il y a (for the) Love Of Weeping ou Katyusha qui fusent sa dub techno habituelle à la basse colossale à l’orgue envoutant. Finalement, on ne se concentra quasiment que sur le LP, les EPs étant largement plus de l’ordre du bonus ici. Shackleton a déjà prouvé qu’il était l’une des figures maîtresses de la musique électronique et Music For The Quiet Hour pourrait être l’une de ses plus grandes œuvres. En tout cas, c’est la plus audacieuse et quand quelque chose d’aussi expérimental réussit autant, on n’a plus aucun souci à se faire.

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Kendrick Lamar

Kendrick Lamar – good kid, m.A.A.d. city

Morceaux de choix : Compton, Swimming Pools (Drank), Money Trees

Alors que ses camarades du TDE ont eux aussi su s’imposer cette année, il était évident que Kendrick serait le roi du rap cette année. Avec good kid, m.A.A.d. city, il a atteint un statut quasi culte, tellement que l’album a vite élevé au rang de classique. Au début, on a beaucoup douté du succès de la chose : Aucun featuring de son crew à part Jay Rock, The Recipe n’était qu’un bonus, Cartoon & Cereal et Westside Right On Time n’apparaîtraient même pas sur l’album. C’était sans compter le talent infini du rappeur qui a réussi à créer l’un des albums les plus mémorables de ces dernières années. C’est un concept album qui relate sa jeunesse où on voit un personnage fascinant évoluer dans un environnement social que le rappeur décrit et dénonce viscéralement. On retrouve d’abord un Kendrick jeune et obsédé par le sexe et la violence, subissant l’influence des gangs, avant de découvrir la foi et de voir la mort et le crime changer sa vie et de changer pour ensuite affirmer sa victoire au top du rap game. Le côté cinématique et immersif est renforcé par les nombreux interludes qui rendent le tout encore plus captivant. Le concept est déjà bien exécuté mais surtout, la qualité de l’album est impressionnante. Vous ne trouverez aucun album mieux produit cette année, naviguant entre pur G-Funk nostalgique, R&B doux, Trap puissant, voire même Future Garage innovant et samples de Beach House. Kendrick saura jouer chaque état d’esprit de sa jeunesse, d’un jeune rappeur ignorant qui n’a que des motivations de tous les jeunes de Compton sur Backseat Freestyle, au rappeur conscient et « évolué » sur Swimming Pools (Drank). Il s’armera de lines mémorables et ultimement quotables et d’un flow ravageur. Au final, même si cet opus a moins de moments aussi parfaits que Section.80, c’est le concept tellement bien exécuté qui l’emporte – quand Compton est sorti avant l’album, le son n’avait pas le même impact. C’est dans le contexte qu’on comprend la victoire ultime qu’il diffuse dans la chanson et qu’on comprend sa victoire tout court sur le rap game. Quand l’année dernière Dr. Dre, Snoop Dogg et Game l’ont couronné nouveau roi du West Coast, on ne s’imaginait pas qu’il serait déjà légendaire en 2012.

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burial

Burial - Kindred EP

Morceau de choix : Kindred

Il ne faut pas se mentir : Il était évident, dès l’annonce même de la sortie de l’EP, qu’il allait forcément être génial. Je veux dire, sérieusement, c’est Burial, l’une des figures les plus adulées de la musique électronique : il ne peut pas rater. Sauf que ce qui n’était vraiment pas évident, c’était la tournure qu’allait prendre les chansons. Il nous a habitué au même schéma super efficace : Le même drum loop, une basse profonde comme jamais, un sample torturé et beaucoup de larmes. Là, Kindred est encore plus grand que tout ce qu’on aurait pu imaginer venant de lui. L’EP est séparé en 3 chansons, qui font entre 7 et 12 minutes. Sauf que là c’est beaucoup plus détaillé que d’habitude et par conséquent beaucoup plus intense. Ce n’est pas le genre de détails inutiles, non, Burial n’est pas de ce genre là. C’est le genre de détails qui rendent chaque chanson mémorable et extrêmement solide. Le title track rappelle ses premières expériences avec ses drums industriels et métalliques, Ashtray Wasp son travail intermédiaire et Loner son travail le plus récent avec son côté très dancefloor. On reconnaît toujours son travail imité à l’excès par d’autres, mais seul Burial sait faire du Burial… Et il fait du grand Burial, du Burial épique comme jamais, du Burial qui s’étend sur 12 minutes où chaque minute transcende les émotions standard de la musique électronique. La complexité des 3 tracks est incroyable et le rendu est émouvant comme pas possible, c’est le cliché direct du c’est tellement beau que c’en est trop. Burial n’a jamais sonné aussi majestueux et c’est sans contexte ce qu’il a fait de mieux depuis l’intouchable Untrue. Damn, qu’est-il encore capable de transformer en or ?

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killermike

Killer Mike – R.A.P. Music

Morceaux de choix : ReaganBig Beast, Don’t Die

Killer Mike et El-P se sont unis sur cet album pour créer la plus grosse perle du hip-hop de 2012. Alors que Killer Mike est un vétéran extrêmement talentueux enfoui depuis bien trop longtemps sous l’ignorance des médias, El-P est l’une des plus grandes forces du hip-hop underground, qu’il s’agisse de son travail en solo, de Company Flow, Def Jux ou de la production pour Cannibal Ox et leur mythique The Cold Vein. Cette année, ça aura été une double victoire pour lui : R.A.P. Music et son album solo, Cancer 4 Cure, sont deux des plus grands albums de l’année. Cependant, il y a un léger bug : Killer Mike est un rappeur ancré dans la culture Dirty South, un ATLien alors qu’El-P est un pur New-Yorkais. Et pourtant, le génie des deux a créé une œuvre d’une symbiose inattendue. El-P sait s’adapter et prouve sa maîtrise absolue de la production. Tout l’album sonne à la fois futuriste, heavy et propre au son du producteur tout en étant très funky et dirty south. La production donne un espace gigantesque au rappeur qui lui permet de s’imposer comme l’une des plus grandes forces du rap moderne, aussi bien en termes de flow que de lyrics… et d’un critère trop souvent oublié, d’intelligence et de realness. Car oui, Killer Mike est un génie, qu’il s’agisse de ses multiples références aux classiques du rap, de Gang Starr au Wu-Tang à Outkast à Ice Cube à beaucoup d’autres (et il y a un peu de chacun de ces rappeurs en lui, pour notre plaisir), ou qu’il s’agisse de sa perception du rap game et des thèmes abordés. Il y a simplement trop de quotables pour choisir lesquels citer : Killer Mike saura rester vrai tout en étant puissant sur un Big Beast colossal où il fait de l’ombre aux couplets fantastiques de T.I. et Bun B. Sur Southern Fried, il nous sert une balade dirty south, sur Go!, il est purement technique et enchaîne les tricks de flow juste pour montrer son talent – et du talent, il en a plus que la majorité du rap game – sur JoJo’s Chillin’, il montre son songwriting pertinent et dénonce avec humour beaucoup de réalités… Et Mike est à son meilleur quand il dénonce. Reagan reste l’un des plus grands tracks de l’année, dénonçant viscéralement les problèmes économiques et politiques, le racisme, voire même le statut du rap actuel qui montre aux jeunes violence et misogyine, le tout accompagné de son flow plus gros que nature et de lines acérées. Don’t Die est une sorte de Fuck Tha police moderne. R.A.P. Music, en plus d’être totalement réussi, est surtout le moment de gloire pour un rappeur trop longtemps oublié et son génie fait de cet album une nouvel élément dans l’arsenal des classiques du hip-hop… A la fois flèche acérée et boulet de canon destructeur. good new-yorker, m.A.A.d. ATLian.

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JamCity

Jam City – Classical Curves

Morceaux de choix : Her, The Courts, How We Relate To The Body

Il y a beaucoup de choses à dire sur ce chef d’œuvre de la musique moderne mais d’abord je me sens obligé de le mentionner : Classical Curves est de loin l’un des albums les moins accessibles de cette année. Même les techno-heads les plus aguerris pourront avoir des difficultés à s’immerger dans l’univers de Jam City… Mais si on a la chance d’aimer les bruits de verre brisés, les aboiements et autres squeaks de semelles sur le parquet, on aura sans doute trouvé notre coup de cœur de 2012. Si le packaging est un critère difficilement important dans la qualité de l’album, Classical Curves est une exception. D’abord, il y a la cover particulièrement intriguante. Tout est parfait dessus. Le marbre, les palmiers, la nappe dorée, les reflets cristallins, la moto accidentée mais resplendissante. Avant la sortie, Night Slugs ont sorti des vidéos de promotion mystérieuses avec chacune une lettre d’un code pour télécharger un bonus. Les vidéos se passaient dans cet endroit mystique, qui est en fait une entreprise où, comme Jam City aime à le dire, se déroulait une activité humaine monstrueuse. On y verra des Blackberry posés en train de sonner, des fontaines, etc. Le clip de The Courts montre tout plein d’objets divers, d’une Lamborghini à une grenade, entièrement dorés et tournant en 3D au milieu de la vidéo et je peux vous assurer que dans le contexte, on comprend entièrement le rapport incessant avec la technologie. Ensuite, il y a la vision atypique de Jam City qui visualise la musique plus comme formes que comme ondes. Il dit qu’il considère la musique plus sculpturale qu’architecturale, car il s’agit plus de prendre un bloc et de le tailler que de structurer peu à peu la chanson. Et cet objectif est purement accompli sur l’album où les tracks sonnent  bruts mais extrêmement complexes. Classical Curves crée un rapport continu entre l’auditeur et le monde technologique qui l’entoure : tout prend un sens extra-humain et l’album lui-même suinte d’hyper-technologie. Il n’y a qu’à voir l’image utilisée, tout crée ce rapport continu entre humain et technologie, avec le bras robotique de l’artiste. Mais surtout, c’est un album réellement unique. Il n’y a pas de genre pour désigner ce qu’il a produit ici et si la techno a été prise dans tous les sens cette année par Actress, Andy Stott etc., Jam City aura été celui à l’avoir le plus disséquée. Dans la construction des tracks, il y a déjà les purs bangers qui sont à la limite des outils de DJ (et les sets de Bok Bok vous diront à quel point ces outils sont efficaces) et qui sont dénudés de tout pour ne laisser apparaître que le côté surpuissant de la musique. The Courts en vient à être réduite à un squeak de semelles (que l’artiste a utilisé pour représenter la vie dans cet endroit où les gens passent sans arrêt), de drums monstrueux et de claps anthémiques pour un effet extrêmement efficace. How We Relate To The Body joue la même carte avec ses synthés explosifs et son minimalisme accru. L’idée a été tellement exagérée qu’un Classical Club Mixes est sorti avec des versions purement dansantes et encore plus dénudées de ses chansons. L’album joue énormément sur des sonorités uniques, mais contrairement à un Matmos qui utilisera des samples de la vie quotidienne pour l’expérience et l’immersion, Jam City retourne les bases de la musique électronique pour faire danser. C’est ainsi que Hyatt Park Nights Pt.1 fera aboyer des chiens sur une basse colossale, des synthés plus gros que la nature et des bris de glace explosifs et se finira sur un ambient brumeux et des sonneries de voiture avant que ladite automobile ne démarre à la fin. Sur le papier, c’est déjà étrange, mais en pratique ça devient addictif. Strawberries est une sorte de James Ferraro qui fait de la house, avec sa musique jingle-esque, ses synthés années 80 bien niais, ses expérimentations uniques et le résultat est époustouflant. Il y a tellement de moments à raconter, mais le plus to-the-throat de tous est le second track, Her. En l’écoutant, ça serait logiquement le côté travail-dans-cette-entreprise avec ses bruits industriels, ses machines futuristes, ses explosions de synthé sans beat et ses samples robotiques. Je ne saurais tarir d’éloges sur cet album, mais il est sincèrement l’un des seuls qu’on pourrait qualifier de parfait sortis cette année. Il y a eu peu d’albums innovants dans ce top, il a surtout été affaire d’albums qui maîtrisent totalement leur genre et celui-ci aura brisé toutes les barrières. Il est difficile à apprécier mais particulièrement inoubliable : à part le premier album de cette liste, on ne trouvera pas plus fascinant à écouter. Classical Curves n’est peut-être pas le meilleur album de 2012, mais il ne fait aucun doute qu’il est le meilleur album de 2032.

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voicesfromthelake

Voices From The Lake - Voices From The Lake

Morceaux de choix : S.T. (VFTL Rework), Meykiu, Twins In Virgo

L’album qui a le plus marqué l’underground cette année, celui qui a mis tous les record diggers passionnés d’accord et qui a mobilisé tous les superlatifs, c’est sans hésitation l’effort du duo Voices From The Lake, composé de Donato Dozzy et de Neel, qui, je dois l’avouer, ne sont pas des figures très connues à proprement parler. La techno minimale et ambient est, en général, difficilement accessible. Elle nécessite un vrai effort de la part de l’auditeur, une implication aussi bien mentale que physique et un travail d’attention à chaque petit détail. La patience est une vertu, et jamais ce proverbe n’aura sonné aussi vrai qu’avec cet album. Tout y est réellement parfait, mais vraiment tout. Il offre une longue heure d’un mix qui combine deux éléments : La perfection et la maîtrise totale d’un genre, qui en soi est déjà un exploit, et l’originalité unique de la mise en forme. Voices From The Lake n’est pas n’importe quel album de techno ambient. C’est un album de techno ambient qui raconte une histoire, avec un séquençage et un mixage sans aucun défaut. Tout s’enchaîne avec merveille, si bien que si vous écoutez l’album d’une traite sans prêter attention aux noms des chansons, il vous sera impossible de deviner à quel moment vous avez fini telle chanson et vous avez commencé celle que vous écoutez actuellement. Cette fluidité plus qu’exemplaire est déjà un exploit extraordinaire, mais ça va encore plus loin que ça. On a une intro, un développement, des péripéties, une transition, un dénouement, une fin et un épilogue, rien que ça. Pour simplifier, disons qu’on alterne entre une première partie joviale et une seconde partie très obscure. Et c’est réellement très, très très beau. Beau esthétiquement, pas subjectivement. Tous les éléments de la beauté musicale sont là. Tout est maîtrisé d’une manière splendide et à chaque écoute, on est entièrement immergés dans ce monde de techno particulièrement vivante. On a droit à tout : des drums splendides, des loops parfaitement chronométrés, des samples ruisselants de beauté et de vie… et le tout n’est pas simplement mis au hasard à n’importe quel moment, non : c’est une heure de pure perfection. Entre la progression époustouflante des drums et de la basse, des samples de forêts, de vent et de nature, on est comblés. Il y a un moment qui, à lui seul, mériterait que vous écoutiez cet album. En plein milieu, après 23 minutes continues de drums et de techno insufflée d’ambient profond, il y a la transition, un rework d’un ancien track de Donato Dozzy. S.T. (VTFL Rework) est la transition entre les deux parties, c’est le track qui nous délivre de la partie joviale et qui nous plonge dans la partie obscure aux échos sombres et au drone angoissant. Après exactement 23 minutes où on est inondés par des drums, le track arrive, avec un mixage tellement parfait qu’on sent presque le track précédent fondre dans celui-ci, et nous ‘sauve” d’un moment où les drums pourraient commencer à peser. On a droit à un track qui est déjà extrêmement parfait dans l’absolu, avec des chords humains et vivants qui rompent avec le reste du track, mais dans le contexte, je vous promets que vous écouterez l’album d’une boucle en patientant pendant 23 minutes rien que pour ressentir la délivrance et l’apparition au sommet des cordes profondes et poignantes de ce track tellement l’effort en vaut la peine. Voices From The Lake créent l’album de techno ambient parfait qui s’impose ainsi comme l’un des plus grands classiques de sa génération, à moitié entre le génie maladif d’Aphex Twin et la maîtrise incontestable du grand Ricardo Villalobos.

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Lone

Lone - Galaxy Garden

Morceaux de choix : Crystal Caverns 1991, Dream Girl/Sky Surfer, The Animal Pattern

Galaxy Garden sonne à première vue comme un hymne, voire un hommage à la musique défunte des années 80/90 infusée de rave, d’oldschool jungle et autres monuments de la musique électronique moderne. C’est encore plus que ça, à vrai dire. Lone ne fait pas simplement revivre ces tendances là, il leur infuse sa propre touche rétro-futuriste avec une maîtrise littéralement exceptionnelle. Chaque track sur ce LP est maîtrisé à la perfection et c’est réellement une écoute explosive et sensationnelle comme très peu d’albums ont pu le faire cette décennie. Crystal Caverns 1991 reste le track le plus monstrueux de cette année, et il réside sur un trône tellement haut qu’aucun autre ne pourra l’en déloger. Galaxy Garden a déjà tout d’un classique et sonne mieux qu’une pléthore d’albums de l’époque… Alors qu’il est sorti 20-30 ans après. Et l’artiste il a quoi, 20 ans peut-être ? L’univers de l’album navigue entre pure jungle classique, textures pleines de lumière à la Night Slugs qui semblent sorties d’un jeu vidéo d’arcade, ambient à la 808 State, acid house, quelques beats hip-hop subtilement placés, samples psychédéliques… Le résultat est époustouflant. On a droit à des moments de pure transe dansante comme Crystal Caverns 1991 ou des moments de joie intense sous la beauté de tracks comme Dream Girl/Sky Surfer avec son délicieux beat hip-hop à la fin, ou Spirals où Anneka, la vocaliste, chante de manière angélique. Certains tracks se la jouent Dr Jekyll et Mister Hyde en proposant les deux, comme Earth’s Lungs. Cet album est une boîte de pandore qui, une fois ouverte, délivre tous les anciens démons de l’électro, retenus prisonniers pendant des années. Et ils ne sont pas contents… mais on ne peut pas s’empêcher de l’ouvrir tellement les secrets qu’elle contient sont fascinants. Lone a déjà fait ses preuves dans le passé, mais là c’est une toute autre affaire. Avec cet album, le jeune producteur s’impose comme un pur génie de la scène. J’ai parlé à quelqu’un qui m’a expliqué un jour l’impact du mot génie, comme quoi c’est un très grand mot. En 2012, on pourrait faire une liste de tous les génies de l’électro et y inclure les plus grands, d’Aphex Twin à Burial à Carl Craig en passant par les Boards Of Canada, par exemple. Lone s’inscrit directement dans cette très longue lignée de prodiges avec cet album. Génie est un grand mot, le plus grand même, mais c’est le minimum qu’on peut lui attribuer après cet exploit.

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tameimpala

Tame Impala – Lonerism

Morceaux de choix : Apocalypse Dreams, Nothing That Has Happened So Far Has Been Anything We Could Control, Feels Like We Only Go Backwards

Cette année, en “rock”, rien n’a été plus réussi que le chef d’oeuvre qu’a mis en place le génial Kevin Parker. Lonerism infuse des influences du rock classique et du rock psychédélique des Beatles ou des Pink Floyd dans des sonorités plus actuelles avec une complexité alarmante. Tout est psychédélique à profusion et la production dépasse la perfection tout le long de l’album. S’il génère tant d’hyperboles, c’est bien parce qu’il s’agit de l’un des albums les plus parfaits de ces dernières années. Les riffs grandioses se multiplient, le songwriting de Parker est littéralement bliss, les structures sont uniques, les samples hallucinogènes… Quand on voit Apocalypse Dreams, on est d’abord pris par le piano entraînant et le falsetto du frontman, avant de ne voir la mélodie retournée en une explosion surpuissante qui ne cesse de muter et qui nous berce par des chants rêveurs qui donnent une puissance phénoménale aux paroles introspectives. Sauf qu’ici, littéralement chaque chanson est parfaite, de l’interlude intense à l’outro dronesque. Lonerism est l’album le plus consistant et le plus holy shit de l’année et chaque écoute peut couper l’auditeur pour le téléporter dans un univers psychédélique où tout devient exceptionnellement grandiose. Même les titres ajoutent de la magie à l’expérience, qu’il s’agisse de Nothing That Has Happened So Far Has Been Anything We Could Control à Endors Toi. Si Innerspeaker était déjà fabuleux et suintait le bonheur, Lonerism élève le psyché à un niveau culte et prouve la maîtrise parfaite du groupe. Même après plus de vingt écoutes, je n’en reviens toujours pas : sérieusement, ne laissez pas filer ce joyau, ce serait rater des heures de pure joie enrobée dans du papier multicolore.

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deathgrips

Death Grips – The Money Store

Morceaux de choix : Hacker, The Fever (Aye Aye)Punk Weight

Avant de commencer, j’aimerais d’abord vous prévenir. Une écoute des Death Grips se finit habituellement de deux façons : Soit on sera fasciné, soit on sera horrifié par les sonorités extrêmes de l’album. Le chanteur hurle, tout est exagéré, il y a beaucoup de noise, etc. Il y a en fait peu de chances que vous appréciez réellement cet album – Mais là n’est pas la question. Revenons d’abord sur le groupe. J’espère d’abord que vous avez lu ce que j’ai dit dessus en parlant de No Love Deep Web à la 38ème place de ce classement parce que je ne vais pas tout reprendre. Sachez juste que les Death Grips sont devenus cultes comme jamais. Quand on dit que des artistes comme Grimes ont brisé la barrière entre le virtuel et le réel, c’est vrai, mais il faut savoir que personne n’aura fait ça mieux que ce groupe en 2012, pas seulement avec leur jeu de réalité altérée mais avec tout leur processus de production et de marketing. Est-ce que vous savez que cet album a été téléchargé 34 millions de fois (je n’exagère pas) légalement sur les plateformes p2p ? Seulement les téléchargements légaux et seulement en p2p ? C’est dingue, non ? Le groupe est nommé par beaucoup The most relevant punk band right now et leur philosophie est propre au mouvement. Anti-commerciaux, ils expliquent qu’ils ont appris à survivre sans argent et que l’argent ne les gouverne pas. Le groupe a atteint un statut culte sur internet et surtout sur les boards musicaux où, à chaque apparition du groupe ou nouveauté, s’ensuivait une avalanche de commentaires. Plus que tout ça, ce qui fait de Death Grips le meilleur groupe de l’année et de The Money Store le meilleur album de 2012, c’est à quel point ce dernier repousse toutes les limites de la musique. Vous n’avez jamais écouté quelque chose de similaire à Death Grips. Vous n’écouterez rien d’autre de similaire à Death Grips. Leur conception même de la musique est révolutionnaire et mélange des genres et des idées qui ne se seraient jamais rencontrés. Plus que du field recording ou de la simple expérimentation, ils ont une vision tiers-mondiste de la musique, quasi-accidentelle : Créer avec ce qu’on trouve, sur le terrain. I’ve Seen Footage résulte du groupe qui a rencontré par hasard un vieil homme sous drogues dures qui parlaient de théories conspirationnistes sur la lune et qui hurlait qu’il avait vu des archives (footage en anglais) de ça. Leurs vidéos sont faites avec un budget minimal, filmant à l’intérieur d’une Prius, d’une machine à laver, etc. Leur musique est quasiment faite par hasard à chaque fois et ils en sont conscients. Prenons Punk Weight. L’intro est un sample d’une chanson de Chikhates du Maroc, au Sahara plus précisément. Comment ils l’ont trouvé, c’est une question. Pour l’anecdote, j’ai demandé à Dj /rupture, amateur de musique traditionnelle arabe, qui m’a dit que le sample provenait d’une chanson issue sur un label américain d’un ami à lui, ce qui expliquerait que vu que la cassette est sortie aux Etats-Unis, le groupe aurait pu tomber dessus. Donc c’est déjà ça, rien d’étonnant. Ce qui est réellement mind-blowing, ici, c’est de se dire mais POURQUOI ? COMMENT ?  Comment en écoutant ça, ont-ils pu se dire que ça pourrait servir ? Surtout quand on voit le résultat : Près d’une minute trente où le sample est pitché en mode post-dubstep avant de créer une explosion de noise. Le groupe a transformé des chikhates en post-dubstep. Vous vous rendez compte du truc ou pas ? Et ce n’est qu’un infime exemple du processus fantastique et révolutionnaire du groupe. L’intro de Hustle Bones a été créée à partir d’un jeu sur calculatrice Casio. La basse du refrain de System Blower a été entièrement créée en prenant un sample d’un cri de Venus Williams, tenniswomen, sur une vidéo prise au hasard sur Youtube. Etc. En plus de ce processus sensationnel, le groupe réussit l’exploit de mélanger tellement de genres que l’album en devient inclassable. Rap, punk, techno, disco, noise, dubstep, expérimental, avant-garde, field recording, industriel, glitch-hop… La variété est infinie et rien ne se ressemble durant l’album. On ne s’ennuie jamais. Le frontman, MC Ride, hurle plutôt qu’il ne rappe au sens littéral du terme – ses hurlements sont fascinants et diffusent une énergie surhumaine comme sur The Fever ou I’ve Seen Footage. Il aura un accent jamaïcain sur Bitch Please. Il sera ultra-violent sur System Blower. Ecouter sa voix normale lors de leur première interview filmée aura choqué tout le monde, son image culte le représentant comme une pile d’énergie infinie. Ce n’est même pas la peine d’essayer de comprendre le sens de ses paroles tellement son univers est idiosyncratique et fascinant. Il y a le climax de l’album, Hacker, qui témoigne de cette folie lyrique incompréhensible et captivante : Le rappeur parle d’un voyage étrange. Il est à Tanger, il cherche le centre de 3, il voit tout en post et en néo, de la réalité au poulet, puis il rentre dans un apple store, insulte Lady Gaga, et plein d’autres péripéties qui s’enchaînent sans explication. Il parle de serpents femelles pleines, de l’ancien empereur autrichien Tesla, de wikileaks, de jpeg, (notons la line priceless You’ll catch a jpeg to the head), de citrons gothiques, de Pink Floyd… en utilisant tout ça de manière presque aléatoire et en en faisant des choses dont vous n’aurez jamais idée. Surtout, le refrain est explosif, avec le beat glorieux et les cris I’m in your area, I know the first three numbers! et les nombreux Teachin bitches how to swim. Il n’y a rien à comprendre, il s’agit juste de regarder, les yeux grand ouverts. Il est encore plus fabuleux de se dire que l’album réussit à être catchy et à créer de la pop hybride avec tout ça… Il y a bien plusieurs critères du genre : Les rythmes électro, les refrains omniprésents et addictifs, faciles à retenir, etc. Death Grips créent en The Money Store le plus grand OVNI musical et la pièce musicale la moins probable à recevoir autant de couverture média depuis des années. Leur processus musical est révolutionnaire et ils nous ont prouvé en trois sorties qu’ils étaient capables de tout sans épuiser l’innovation.

Je suis conscient que The Money Store est très difficile d’accès. Faites moi confiance, écoutez le. Si vous n’aimez pas, vous aurez au moins la chance de découvrir un album au concept tellement improbable, avant-gardiste et futuriste qu’il aura peut-être la chance de vous ouvrir vers d’autres sonorités. Et si vous appréciez, vous vous ouvrez à un monde fascinant où la musique n’a plus de limites – La seule règle est de créer.

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Voilà, c’est tout. Alors, qu’en avez vous pensé ?

Pour les flemmards, la liste simplifiée :

#50 – Silent Servant – Negative Fascination

#49 – Cloud Nothings – Attack On Memory

#48 – Sleigh Bells – Reign Of Terror

#47 – Joy Orbison & Boddika - Mercy/Froth – Dun Dun/Prone – Faint/Nil/Moist (avec Pearson Sound)

#46 – Mac DeMarco – 2

#45 – Passion Pit – Gossamer

#44 – How To Dress Well - Total Loss

#43 – Blawan – His He She & She EP

#42 – Daphni – Jiaolong

#41 – The Gaslamp Killer – Breakthrough

#40 – 1991 – 1991 EP

#39 – Joey Bada$$ – 1999

#38 – Death Grips – No Love Deep Web

#37 – Dirty Projectors – Swing Lo Magellan

#36 – Roc Marciano – Reloaded

#35 – Ariel Pink’s Haunted Graffiti – Mature Themes

#34 – ScHoolboy Q – Habits & Contradictions

#33 – Four Tet – Pink 

#32 – Barker & Baumecker – Transsektoral

#31 – Future – Pluto

#30 – Chromatics – Kill For Love

#29 – Laurel Halo – Quarantine

#28 – Ab-Soul – Control System

#27 – Purity Ring – Shrines

#26 – Fiona Apple - The Idler Wheel…

#25 – Grizzly Bear – Shields

#24 – Jessie Ware – Devotion

#23 – Ruby My Dear – Remains Of Shapes To Come

#22 – Lil Ugly Mane - Mista Thug Isolation

#21 – Vessel - Order Of Noise

#20 – Andy Stott – Luxury Problems

#19 – Beach House – Bloom

#18 – TNGHT – TNGHT EP

#17 – Actress – R.I.P.

#16 – DJ Rashad – Teklife Vol 1: Welcome To The Chi

#15 – Frank Ocean - Channel Orange

#14 – El-P - Cancer 4 Cure

#13 – Grimes – Visions

#12 – Swans – The Seer

#11 – John Talabot – ƒIN

#10 – Holy Other – Held

#9 – Shackleton – Music For The Quiet Hour/The Drawbar Organ EPs

#8 – Kendrick Lamar - good kid, m.A.A.d. city

#7 – Burial – Kindred EP

#6 – Killer Mike - R.A.P. Music

#5 – Jam City – Classical Curves

#4 – Voices From The Lake – Voices From The Lake

#3 – Lone – Galaxy Garden

#2 – Tame Impala – Lonerism

#1 – Death Grips – The Money Store

Si Mohammed El Hammoumi (Si Mohammed El Hammoumi)

Je suis le rédacteur en chef du site. Je suis marocain, j'ai 18 ans et je suis étudiant... Bref, sachez surtout que je suis un énorme passionné de musique underground et de journalisme musical qui connaît le sujet de fond en comble. Je trouve énormément de plaisir à écouter, partager, découvrir, parler, débattre et autres activités tant que ça concerne la musique. Voilà !



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