“Hope You Niggas Listened To BASTARD First”. Cette phrase de Tyler the Creator nous laisse comprendre que son album est une suite directe de son premier opus, Bastard. En effet, la première crainte de ses fans était qu’il ne sombre dans la création sérieuse et obscure, et qu’il ne se laisse aller à un album dont le caractère dépressif gagne le côté délirant. Eh oui, car Tyler, c’est d’abord un concentré de fraîcheur et de délire, avant d’être le rappeur aux lyrics semblables à une claque mouillée, en rébellion contre le monde entier. Ici, Tyler a fait la meilleure chose qu’il pouvait faire. Un album qui est en soi une suite à Bastard, avec un quota de sons délires et un quota de sons déprimants. Ainsi, dans cet album, on retrouve toute sa clique. Le classique Hodgy Beats, les deux rigolos Jasper et Taco, qui « mangent des chips avec ta copine » pour ceux qui se rappellent de Bastard, et même les moins connus : Mike G, l’un des rappeurs, qui a un album sous OF et Frank Ocean, la voix du groupe, qui a sorti un album à succès sous OF et qui est présent sur plein de featurings… Et qui commence à devenir la star du collectif. Il remplit la part R&B qui manquait à Tyler.
« Bastard intro, how the fuck I’m gonna top that? » Oui, l’intro de Bastard était son son le plus apprécié. Can he get much higher, comme dirait l’ami Kanye ? Tout comme Bastard, Goblin s’ouvre sur un titre éponyme et sombre, où Tyler parle de sa vie de manière franche. Oui, Tyler ne tue personne en vrai, il ne se drogue pas non plus, et n’a jamais tenté de violer personne. Sur un ton stressant, ponctué par un piano comme sur Bastard, Tyler commence à se plaindre des gens qui le critiquent négativement à cause de la hype et à expliquer comment il voit son succès. Il se plaint surtout de son succès récent.
Vous l’aurez compris, un son où il ne se ménage pas sur la haine et les insultes, et où chaque phrase est hardcore. Une intro qui donne le ton : on rigole moins. Sur un beat très réussi, donnant exactement l’effet recherché, agissant comme un compte à rebours stressant, accompagné d’un faible piano, ces lyrics ont un effet magistral. Son écriture de génie rend ce son excellent.
On enchaîne sur sa chanson la plus connue… Yonkers ! Un coup de coeur perso. Sur un beat encore plus flippant, faisant penser à une horloge qui tourne sans cesse, rappelant quelque chose à l’issue… Et accompagné par des drums profondes. L’ambiance suicidaire est ici. Son second son de Goblin est aussi le second single issu de l’album. Sûrement l’un de ses sons les plus réussis et les plus violents. Il y rappe d’abord avec un flow lent et une voix grave, et le son s’adoucit, incorporant même un piano. « I’m a fucking walkin’ paradox… No I’m not ! » Le single et la vidéo ont eu un succès phénoménal.
Si vous n’avez pas encore eu votre dose de hardcore et de haine, voici de quoi vous conforter. Un son plus hurlé que rappé, Radicals. “KILL PEOPLE BURN SHIT FUCK SCHOOL. Fuck your traditions, fuck your positions ! Fuck your religion, fuck your decisions !” C’est bien clair, il est radical. Sur un beat violent, il insulte TOUT. Il a probablement ses règles, mais il prévient bien avant : N’essayez pas de faire comme lui, ce n’est que de la fiction. L’outro, comme dans la majorité de ses sons, est totalement différente, et posée à la manière de celle de French!.
Pour l’instant l’expérience est très bonne, l’écoute est plaisante et profonde. Il plante le décor dès les 3 premiers sons.
Vient ensuite mon son préféré de l’album : She, en featuring avec Frank Ocean, qu’on a la surprise d’entendre rapper. Une très belle chanson d’amour sur le stalk. La plus belle depuis Every Breath You Take. Sur un beat très doux et dansant, on pourrait presque entendre ça à la radio… avant d’entendre les lyrics. Frank ouvre le son en rappant, surprise. Il raconte son aventure d’un soir qui a mal tourné. Le flow mélancolique et presque charmant de Tyler, couplé à la voix sensuelle de Frank Ocean, rend la chanson très jolie. On est R&B ou on ne l’est pas, mais Tyler l’est à sa manière.
On enchaîne sur un son très rapide et sombre. Transylvania. Tyler se transforme en vampire, il reprend son ton grave du premier couplet de Yonkers, et a un flow très rapide. Les lyrics sont très réussies, et le son est excellent. Le beat superbe et le flow rapide créent vraiment une ambiance de monstre. L’outro progressive est composée de cris de sa marque de fabrique, Golf Wang, de plus en plus aigus et forts.
On passe après à un autre de mes sons favoris : Nightmare. Sur un beat excellent, et semblable à celui de Pigs Fly, donc bien chill et à la limite du glitch-hop, Tyler nous explique qu’il lui a déjà dit qu’il est son pire cauchemar. En gros, plus besoin de prévenir, tout le monde a compris qu’il était hardcore au possible et qu’il s’en foutait. Il rappe lentement, et le son en lui-même est très chill. Le refrain est rappé sur ce qui ressemble à une berceuse… Pour provoquer le nightmare en question ? Il insulte mais en restant calme. On n’avait pas dit qu’il était paradoxal ? Ah, aussi, il dit qu’il n’a peur que de la mort, car elle seule peut le stopper… Il devient progressivement fou et schizophrène, et change totalement de personnalité à la fin du son, pour introduire le son qui suit : Tron Cat.
Tron Cat est l’un des premiers sons révélés de l’album, et il y rappe sur son succès et son caractère satanique. Il n’est pas un disciple de Satan, il le dit, c’est juste un délire. Le refrain est en totale opposition, profitant d’un piano et d’une douce voix féminine qui fredonne. Le son est très plaisant, et c’est une bonne expérience.
L’album est assez varié jusque là, et Tyler a déjà prouvé son génie. La majorité des sons restants sont les plus délirants et les moins sombres.
Il continue alors avec Her, le titre le plus vrai et touchant de toute sa production. Tyler fait ici une sorte de compilation de ses sentiments vis-à-vis d’Elle. Her est un son touchant et presque triste, car sa situation est vraie. Ici, il craque et expose tous les petits tics qu’on a en général quand on est amoureux. Il garde sa part de Tyler, quand même. Une chanson d’amour un peu… expérimentale, donc. Mais réussie. Tyler nous expose ici toutes ses facettes, et c’est bien fun.
Et le moment des featurings est venu ! Presque plus que des featurings dans les prochains sons, et damn que c’est bon. Toute la clique est là.
On se retrouve alors avec le premier single de l’album, Sandwitches, qui est aussi l’anthem de la clique qui le joue à chaque concert. C’est aussi celui qui les a propulsé à la gloire, lors de leur apparition lors du Jimmy’s Fallon show. Sandwitches est un morceau très fun où Tyler impose son style en tant que rappeur et incite les jeunes à le suivre, à désobéir aux parents. Avec son camarade Hodgy Beats, il enterre les principes communément admis de la bienséance et de la majorité des trucs qu’on voit à la télé. Scandant des Golf Wang partout, et prônant la désobéissance, Tyler devient l’idole des jeunes anarchiques. Hodgy insulte sa propre mère, Tyler insulte des célébrités, la cover du single est une image de porno vintage… Tyler crée le buzz avec ce morceau très frais qui est un véritable hymne à la rébellion. Totalement l’image du crew.
Nous voilà donc avec Fish. Sur un beat lent et profond, accompagné d’un piano et d’une voix de femme en guise de beat, on retrouve Tyler et Frank qui se lamentent. Tyler se lamente sur une fille qu’il a aimé, séduit, baisé, et tué. Classique… Puis Frank fait une référence à Bed Intruder Song, en chantant une version modifiée de Hide yo kids, hide yo wife. Quelle référence ! Un très bon son, qui s’écoute lentement et facilement… Et surtout à écouter avec la suite. Effectivement.
Et là, surprise. En plein milieu de la chanson, qui est assez sérieuse, un délire total. Une chanson bien fun et presque gaie. Sur un beat joyeux, presque enfantin, ce qui donne une nature totalement délire à la chanson, Tyler parle d’une Boppin bitch. Il raconte une de ses péripéties quotidiennes, avec un flow très enjoué, un excellent délire. Il raconte tout ce qui lui arrive, en mettant en relief le fait qu’il veut juste sa bouche, alors qu’elle veut son amour. Jasper et Taco, les deux membres les moins sérieux de la clique, font le refrain en hurlant BOPPIN BITCH. Un petit morceau très fun et sympa, à considérer comme un interlude.
Fish est suivie alors d’Analog, toujours avec Hodgy. Un son très bon et frais, avec un beat fun, et relativement court, avec un refrain prenant. Une sorte de second essai au R&B, puisque Hodgy chante, et que le beat est dansant, comme She. Le thème est encore une fille, qu’il aime et qu’il se tape. Non j’déconne. C’est le son le plus clean de l’album. Il parle que d’amour. Aller à la plage, regarder le soleil se coucher, etc. Hodgy a effectué une excellente performance sur ce son, lui qui n’a jamais chanté. Le son est très bon et s’écoute facilement.
Viens alors l’un des sons les plus marrants de l’album. BITCH SUCK DICK. Pour ceux qui ont écouté Bastard, qui se souvient de Tina ? LE son le plus délire et swag de Bastard. Ici, c’en est la suite officielle. Le titre, volontairement auto-dérisoire, nous prépare à une autre connerie comme on aime. Et surprise ! Qui est en featuring ? JASPER ET TACO ! Les deux pitres du crew. Le son se veut parodique des chansons où les rappeurs parlent de filles et d’argent. Et c’est juste hilarant. Tous les stéréotypes sont accentués au max, et Jasper et Taco sont trop peu crédibles quand on sait qu’ils sont encore de jeunes adolescents qui doivent faire entre 14 et 15 ans chacun. Notons quand même quelques lines excellentes et swag sur les couplets de Jasper. Le son parle d’Ice (les diamants, bijou préféré des rappeurs dans le cliché) tout le long, et certains jeux de mots sont très drôles. Vraiment frais à écouter, ça fait plaisir de voir que le délire du mall (que Tyler référence dans ce son) et de Tina est de retour. Le refrain est … explicite. Son le plus swag de l’album ? Je crois bien. A la fin du son, comme il faut bien tuer quelqu’un, Tyler tue ses deux compagnons.
Et l’album n’est toujours pas fini… Au contraire, le fond de l’histoire reprend. Les interventions de Dr TC ont été courtes durant l’album. Là on règle tout ça avec ce fameux docteur. Tyler reprend le côté sérieux et sa thérapie.
Window est le son le plus long de l’album. 8 minutes. Toute la clique y est : Mike G, Domo Genesis, Hodgy Beats, Frank Ocean… Sauf Jasper et Taco qui sont morts. Dans ce son, Dr TC a décidé de ramener tous les amis de Tyler pour essayer de régler ses problèmes, à la manière d’une intervention. Le flow est lent, très lent, car le beat est presque ralenti, donnant un côté déprimant. Tous les membres parlent de leur situation et de leur succès. Frank délivre encore une excellente prestation, puisqu’il rappe de manière méconnaissable et sombre. Parlant de ses envies de suicide, qu’il a réglées en rencontrant Tyler, il remercie toute la clique. Et chacun fait de même. Un semblant de So appalled de Kanye West, je trouve. Tyler intervient en dernier et prend un couplet très long, sur lequel, à la manière de Bastard, il parle de sa vie, de ses problèmes, comme s’il parlait à Dr TC. Pris d’une colère folle, il décide d’assassiner tous les membres, un par un. Ils y passent tous.
On passe alors à quelque chose de totalement décalé. Oui…AU79. Un instru ! Il n’en avait jamais fait avant. Un instru qui commence comme un morceau dubstep à vrai dire, rapide et glitchique. Très vite, le morceau redevient plus adapté à Tyler, et profond. Un peu stressant. Mais très bien réalisé. Pour une fois que Tyler ne rappe pas, les plus à cheval d’entre vous auront sûrement plus de facilité à écouter. Une sorte de transition entre la folie de Tyler dans Window et l’outro de l’album.
On arrive alors à la fin. Golden. La fin de cette session. Le dénouement de cet album. Que va-t’il advenir à Tyler ? Dr TC lui fait comprendre que c’est un cas désespéré. Tyler déballe alors tous ses problèmes : Comme un Goblin, il se plaint encore de ses fans. Mais différemment. Il les clashe littéralement. Il ne veut pas être aimé et subir un cult following de la part de ceux qui crient Free Earl car il le dit. Il devient nostalgique et parle de la période avant Yonkers, voire avant Bastard. Quand il n’était qu’un jeune skater. Et il devient fou ! Plus il rappe plus sa voix devient trash et de plus en plus monstrueuse. Puis il se met à crier, à hurler et à insulter. Tout ça sur un beat lent et assez angoissant, entrecoupé par la voix du docteur. Puis le beat devient de plus en plus lent et minimaliste, et on arrive à un chœur angélique. Et le Dr TC révèle sa vraie personnalité. Il lui explique qui il est. Ceci finit donc l’album. Je dois avouer que Golden n’est pas mon son préféré, mais que l’idée et la réalisation sont énormes et que cette conclusion est excellente.
Ainsi, l’album représente, à travers une thérapie, tous les délires de Tyler et ses problèmes, qu’il essaye de régler en rappant de manière aussi hardcore que possible. Ca plait ou ça ne plait pas, pour moi le choix est rapide. Je considère objectivement cet album comme excellent. Ne serait-ce que pour la qualité des lyrics, qui sont très bien écrites et savent alterner humour et sérieux de manière profonde et piquante. Je déteste cette expression, mais on va dire qu’il est le “Boss du Rap Game”. Le charme d’Odd Future est retrouvé ici avec plaisir, avec toujours autant d’anti conformisme, d’anarchie, et de haine. Ces jeunes détestent tout, nous détestent et se détestent et nous le montrent. Et à moins de ne pas avoir une pointe d’autodérision comme eux, vous prendrez ces insultes et ces moqueries de manière humoristique, comme ils le font. Tout le swag concentré dans son album prouve qu’il en a encore sous sa casquette Supreme verte qu’il ne quitte jamais. Son humour et ses délires sont toujours acceptés avec plaisir, et ses innovations rendent ça encore plus appréciable.
Overall, sa prestation en tant que rappeur est excellente. Modifiant sa voix comme il le souhaite, à la manière de Karin Andersson de The Knife, afin de l’adapter chaque son, et rappant avec un flow qui fluctue beaucoup entre chaque chanson, Tyler the Creator mérite bien son succès. Son originalité, tant au niveau des thèmes que des beats qui sont frais et très bien travaillés, se ressent dans son album. On sent que son album n’est pas fait pour ses fans ni pour sa clique, il le fait pour lui. Je ne justifie pas ça par « il le dit », mais on sent qu’il est allé encore plus loin dans sa propre psychanalyse conduite par sa seconde session de thérapie. Un véritable autoportrait de l’un des artistes les plus déjantés du moment.
C’est donc un excellent album qui se laisse écouter et réécouter. Simoh’s seal of approval.
« It’s Funny When People Think Artist Made An Album For Them To Enjoy Or Like Personally. Nooo Nigga. GOBLIN Was Made For Me To Listen To ». Swag.
Donner une note à quelque chose d’aussi conceptuel est compliqué… Overall, cet album mérite un 8/10.
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